La robe de Madame Serge

Ce n’est pas le scandale du siècle, mais ça vaut la peine qu’on s’y arrête quelques minutes, le temps de contempler le spectacle. Voici un homme bien en chair, sorte de ménestrel contemporain, qui surgit dans les salons du pays. Il porte barbe longue, verbe haut et, surtout, une très moulante robe fuchsia.

Certains n’y voient que du feu. D’autres crient au scandale.

Serge Brideau, puisque c’est bien de lui qu’il s’agit, est une sorte d’égérie des Hôtesses d’Hilaire, un groupe rock bien connu en Acadie, et qui est en train de faire sa marque dans la francophonie canadienne et possiblement la francophonie internationale.

Serge Brideau est un phénomène. Un oiseau rare. Il chante, il joue, il crie. Dans un mélange de colère et de joie de vivre, il trimbale (avec les Hôtesses) une excentricité tonique sur la scène, au grand bonheur de ses admirateurs, pour ne pas dire ses disciples.

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Je ne le connais pas vraiment. On a jasé une fois, à Edmundston, dans un bar où il allait faire un show. Il arrivait d’une visite au salon mortuaire où il était allé pleurer un ami décédé. Je l’ai tout de suite trouvé attachant.

Ce soir-là, je ne me souviens pas s’il portait une robe, mais je me souviens qu’il était criant de vérité et que son énergie musicale m’avait passablement allumé.

Depuis, je l’ai revu et entendu via les médias et il me semble le voir de plus en plus souvent en robe. Le rockeur devient un personnage. «Son» personnage. En robe.

Ce personnage est un drôle de pistolet. On ne sait pas s’il prétend à la libération des mœurs, des sexes ou des genres, mais il ne passe pas inaperçu et, comme son alter ego, c’est bel et bien toujours un rockeur engagé qui n’hésite pas à dénoncer les injustices.

Voilà pour le portrait de l’artiste.

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Donc: vendredi dernier, il était invité à l’émission «Entrée principale» de «Radio-Canada Mârial» qui s’était déplacée jusqu’à Moncton pour la semaine.

L’animateur André Robitaille a fait son possible pour mettre tout le monde à l’aise dans ce studio improvisé. C’est un homme charmant. Mais, pour être franc, j’ai ressenti un malaise pendant cette émission. Comme lorsque la grande visite arrive et qu’on reste sur son quant-à-soi.

Dans cette atmosphère plutôt gênée, la présence d’un beau gros bonhomme maquillé glamour et en robe fuchsia détonnait. D’autant plus qu’il n’était pas dans son environnement de performance, comme l’est une scène.

Malgré tout, il est parvenu à esquisser son message qui est, grosso modo, une dénonciation de l’hypocrisie sous toutes ses formes.

Je ne suis pas certain, toutefois, que la formule de l’émission lui ait été favorable. Et dans l’atmosphère déconcertée qui régnait dans ce simulacre de studio, c’était encore plus évident.

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Quoi qu’il en soit, le passage du «personnage» de Serge à l’émission a soulevé des sorcières de vent sur Facebook. Des pour et des contre. Certains s’en prenaient au fait qu’un homme porte ainsi une robe dans une telle émission, ce qui, évidemment, a suscité une avalanche de commentaires appuyant l’artiste, son style, sa démarche. Et sa robe!

Moi, je l’aime bien ce personnage dodu en robe!

Il vient se joindre au cortège de personnages féminins légendaires ou réels qui traversent, ou ont traversé, l’histoire acadienne. D’Évangéline à Pélagie, d’Antonine à Viola, en passant par les Mathilda, Édith, Angèle, sans oublier, bien sûr, Maris Stella.

Il en manquait un, je crois bien: un beau gros barbu! On est rendu là!

Au moment où les théories du genre (et les polémiques qu’elles soulèvent) s’invitent de plus en plus dans le discours public, il ne faut pas s’étonner de voir apparaître de nouveaux «modèles féminins», même s’ils fracassent un peu les canons esthétiques traditionnels.

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La mixité des genres masculin et féminin n’est pas une invention récente, malgré ce que certains pourraient penser. L’humanité n’a pas attendu l’an 2017 pour voir apparaître de tels personnages. Qu’on pense aux fameuses «femmes à barbe» des fêtes foraines qui faisaient rire les foules et effrayaient les gamins.

Et que dire du chanteur autrichien Tom Neuwirth qui a remporté l’Eurovision de la chanson 2014 avec son personnage très assumé de l’élégante «Conchita Wurst» portant barbe et talons aiguille!

Cela dit, je ne sais pas si le chanteur Serge Brideau compte «développer» son personnage de rockeur barbu en robe, mais ce serait regrettable qu’il s’arrête en si bon chemin. Je lui souhaite de l’assumer tout à fait ce personnage, quant à l’incarner.

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Il pourrait être le pendant, disons plus rustique, d’un autre célèbre personnage «ambigu»: la plus que désopilante Dame Edna, sortie du coco créateur de l’humoriste australien Barry Humphries.

Un peu comme la Sagouine qui est aussi un personnage créé à partir d’éléments puisés chez d’autres personnes bien réelles, Dame Edna est née dans l’imaginaire de quelqu’un, même si, par la suite, «elle» a toujours prétendu le contraire, disant que son créateur n’était en fait que son gérant! De même qu’elle a toujours prétendu que la couleur lilas de ses cheveux est sa couleur naturelle…

Au fil des ans, le personnage de Dame Edna a pris de l’ampleur: Barry Humphries qui l’incarnait ne cessant de lui rajouter des pans de vie qui permettaient au personnage de jouer son véritable rôle, celui de satiriste, car Dame Edna est avant tout une satire.

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Même si, à cause de leur look, tout semble opposer Dame Edna et Madame Serge (à défaut d’un autre nom), elles ont quelque chose en commun: dénonçant l’absurdité du monde, elles nous projettent en plein mitan de nos préjugés et de nos conventions.

Par leur seule présence sur scène, elles nous interpellent, pour ne pas dire qu’elles nous remettent à notre place. Et c’est une chance pour nous tous d’être ainsi confrontés, par l’humour salvateur, à l’impossible équation des genres.

Han, Madame?