Un moment rare

Cela n’arrive pas si souvent, après tout. Que la beauté nous assaille. Que ce phénomène qui tient à la fois du délice et du supplice prenne toute la place dans notre univers et supplante momentanément toute autre considération que nous pourrions avoir.

Je relate l’incident suivant à partir de ce que racontait le regretté poète Gérald LeBlanc, il y a 30 ou 40 ans. J’espère que le peintre monctonien Yvon Gallant, toujours actif soit dit en passant, ne m’en voudra pas de le mêler à une de mes chroniques.

Gérald LeBlanc et Yvon Gallant sont en route vers New York. Si j’ai bien compris, c’est la première fois qu’Yvon Gallant s’y rend. Gérald et Yvon iront visiter ensemble galeries d’art, librairies et autres lieux chauds de la «grosse pomme». Sont-ils en voiture, en autobus? Je ne sais plus. Quoi qu’il en soit, au bout d’un moment tranquille, Yvon dit :

– J’aurais dû apporter des pilules ou tcheuque affaire…

Gérald tenta de le réconforter :

– Fais-toi z’en pas. Ça va ben aller, tu vas voir.

Et Yvon de préciser :

– Ah, je veux pas dire pour asteure. Je veux dire… pour après.

Yvon s’inquiétait de l’impact qu’aurait sur lui le fait de côtoyer, de se trouver physiquement en présence d’œuvres de maîtres qu’il admirait. S’attendait-il à un bouleversement qui lui ferait perdre tous ses moyens? Un éclatement quelconque? Une dépression? L’anecdote ne le dit pas, mais elle dit quelque chose sur la beauté et sur nos attentes face à elle.

La beauté – appelons ainsi le fait de se trouver tout à coup en présence d’un phénomène qui fait vibrer en nous des profondeurs insoupçonnées – la beauté, donc, n’est pas une chose innocente. Ce n’est pas pour rien qu’elle nous souffle complètement, vire à l’envers nos conceptions. De plus, elle a le tour de se présenter lorsqu’on ne l’attend pas. C’est pour cette raison qu’il faut la chérir quand elle passe, car cela n’arrive pas si souvent, après tout. Que la beauté nous assaille.

Les Hôtesses d’Hilaire à Entrée principale, moi, je les ai trouvées belles.