Le long de la ligne d’horizon

Par quel bout commencer? Quelle nouvelle époustouflante, quelle horreur exotique, quelle énormité politique aura le plus bouleversé l’équilibre de la civilisation contemporaine cette semaine?

Pour certains, ce sera l’affaire de la mauvaise enveloppe remise aux présentateurs en toute fin de cérémonie des Oscars, dimanche soir. Tout simplement i-n-i-m-a-g-i-n-a-b-l-e! Les Américains qui maîtrisent pourtant ce genre de spectacles à haute densité de strass et de panache ont dû ressentir cette bourde HÉNAURME comme un signe du courroux divin.

Bref: une punition exemplaire, devant toute l’humanité, pour l’élection de Trump. Kin, toé!

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D’autres s’arrêteront au slogan retenu par la ville de Paris pour sa candidature aux Jeux olympiques d’été 2024: Made for Sharing. Voilà bien un crime de lèse-francité qui mérite aux coupables de finir sur le bûcher. Le bûcher des vanités, s’entend, à cause de cette prétention à «faire anglais» qui s’est répandue en France depuis quelques années.

Oublions les mots shopping et parking brandis, en guise d’exemples, à chaque nouveau pas que franchit la France dans son trek vers le précipice de l’évanescence culturelle. Pensons plutôt à ces simagrées linguistiques qui polluent les télés françaises, les The Voice, Guess My Age, et autres Secret Story.

Ou encore à tous ces liens musicaux systématiquement anglais dans les téléséries et documentaires français. N’y a-t-il plus, en France, de chanteurs et de musiciens français capables de créer ces musiques? Le patrimoine musical français est-il à ce point obsolète?

La France actuelle préfère Mickey Mouse à Astérix, Miami à Nice, le Grand Canyon à la tour Eiffel. La France actuelle aurait-elle honte d’être française?

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Évidemment, je n’irai pas jusqu’à soutenir que la France doit donner l’exemple à la Francophonie internationale, car elle ne semble plus en être capable. Coincée dans une sorte de débat identitaire sous forme de dialogue de sourds où s’enchevêtrent xénophobie et ras-le-bol populiste, la France américanophile n’est plus sûre de rien.

Bien sûr, cet engouement pour l’anglais pourra apporter de l’eau au moulin des adeptes du chiac. Cela dit, ne nous emballons pas trop vite: ce n’est pas encore le triomphe du chiac!

Car les Français parlent encore et toujours en français. Ils prononcent les mots anglais à la française. Et la syntaxe de leur langue ne s’envoie pas en l’air avec le premier anglicisme croisé au bordel linguistique.

Et même si je m’énerve dans une chronique, la France est et demeure française dans son âme. Bref: on ne peut invoquer la faiblesse linguistique actuelle de la France pour justifier celle de l’Acadie du sud-est.

Mais on peut se poser des questions.

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En attendant, je reviens à mes autres bibittes de la semaine.

Ici, en Acadie, une des nouvelles qui a beaucoup fait jaser, c’est l’histoire de la vidéo à caractère sexuel envoyée à plusieurs personnes pour compromettre une étudiante de l’université. Sans oublier les courriels apparemment haineux qui ont suivi cet envoi massif.

Dans un communiqué de presse, par la voix du recteur Raymond Théberge, l’Université s’est dite «outrée». On le serait à moins. Le recteur en profite aussi pour condamner ce geste et réitérer l’engagement de l’Université envers tout ce qui est vertueux. Yéé! Vive la vertu!

Cependant, j’ai eu beau lire et relire le bref communiqué, en aucun moment on ne mentionne que l’Université ferait tout en son pouvoir pour aller au fond des choses, trouver le coupable et l’amener en justice. Un oubli?

C’est vrai que le mot «transparence» n’a pas été utilisé dans le communiqué. Faut quand même pas trop en demander!

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Au Québec, il paraît que c’est le crucifix qui fait la manchette. On l’aurait décroché des murs d’un hôpital, semble-t-il. Je n’en sais pas plus, parce que, ces temps-ci, je ne porte qu’une oreille distraite à ce qui se passe au Québec.

Disons que je traverse une zone de turbulences par rapport à l’actualité québécoise. Je trouve que le gouvernement Couillard est un gros escargot politique paresseux. Que l’opposition souverainiste se gargarise de mots creux. Que les caquistes caquètent. Que le Québec est englué dans ses histoires de langue, d’immigrants, de voiles, de syndicalisme tonitruant, de corporatisme aigu, de flicaille louche, de laïcité présumée et de bondieuseries ringardes.

Je vais attendre après les sucres pour en reparler, parce qu’aujourd’hui: PU CAPAB.

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Dans cette mosaïque de nouvelles disparates, celle qui m’a le plus chamboulé, c’est le retrait de la scène de notre adorée Viola Léger.

C’est un pan de notre histoire collective qui se termine. Dieu merci, Viola est toujours parmi nous, et on ne peut qu’espérer revoir à l’occasion son sourire émouvant. Mais plus celui de la Sagouine.

Il suffit d’une infime défaillance pour que l’on doive ranger dans le coffre des souvenirs un personnage plus grand que nature qui aura contribué, plus que toute autre œuvre de création acadienne, à révéler l’Acadie à elle-même. Le personnage que Viola a incarné jusqu’au bout des ongles de ses mains blanches, il entre dans l’Histoire par la grande porte.

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Il fallait du cran pour porter ce personnage. Pour lui donner son cœur, son corps, ses gestes, son âme. Et Viola l’a fait avec une telle grâce, une telle bienveillance, un tel dépassement dramatique que ces deux femmes, la comédienne et le personnage, la vraie et la virtuelle, resteront à jamais unies dans l’éternité.

En visionnant «Simplement Viola», le très beau film intimiste que Rodolphe Caron a consacré à la femme derrière le personnage, j’ai été frappé par la ressemblance physique entre le personnage de la Sagouine et certains personnages de Breughel l’Ancien, contemporain de Rabelais. Mais faut-il s’en étonner quand on sait qu’Antonine Maillet a su puiser dans l’âme acadienne ce substrat rabelaisien qui remonte au XVIe siècle?

Il me reste à souhaiter, avec vous, je n’en doute pas, adorables lecteurs zé lectrices adorées, un prompt rétablissement à notre égérie nationale, Viola.

Entre-temps, préparons-nous à dépoussiérer le grenier de notre espérance: derrière ce méli-mélo de mauvaises nouvelles, un printemps flambant neuf s’en vient, je le vois déjà bourgeonner le long de la ligne d’horizon.

Han, Madame?