Merci pour la liberté!

Aujourd’hui, je célèbre le 16e anniversaire de cette chronique d’humeur, et Dieu sait que les humeurs – les vôtres et les miennes – peuvent varier d’une semaine à l’autre! Essayons quand même de rester zen.

Sonnez hautbois, résonnez musettes, je fête en grand: c’est-à-dire en gougounes et t-shirt, les cheveux ébouriffés, café d’un bord, cigarette de l’autre, musique disco dans mes écouteurs, l’œil fixé sur un écran d’ordi qui attend sa ration de pixels. Pixels qui deviendront sous vos yeux des mots, eux-mêmes appelés à se muer en phrases, en histoires, en cris du cœur, en coups de gueule, le tout saupoudré de petits délires anodins pour pimenter notre réflexion.

Ça, c’est ce qu’on peut «voir», ce qu’on peut constater au fil du temps.

Mais derrière cette vitrine, un homme vieillit en réfléchissant, constatant que sa vision du monde change, même s’il serait bien en peine d’en tracer un portrait définitif.

Je suis cet homme; et c’est ici, dans ce fatras de mots, que j’ai appris concrètement que s’il est vrai que «tout est dans tout», ce «tout» est en perpétuel mouvement. Rien n’est jamais pareil.

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De petites pointes qui faisaient rire, il y a quelques années à peine, seraient aujourd’hui accueillies par des sourcils froncés. Des descriptions ironiques ou, pire, sarcastiques, naguère amusantes, pourraient maintenant faire jaillir des étincelles d’irritation.

En revanche, ce qui n’a pas changé, c’est l’exigence de rester moi-même, de dire la vie telle que je la vois, sans chercher à convaincre que ma vision est meilleure que les autres, sans chercher à rameuter des disciples. Juste m’exprimer pour le plaisir de le faire, dans une langue constellée de nos mots bien à nous, pour tenter de dessiner le tracé sinueux de ma conscience jusqu’au bout de mon âme.

C’est un aller simple. Il n’y a pas de retour. Peut-être quelques hésitations, quelques va-et-vient, mais jamais de retour.

Nous voyageons dans le Temps, intrépides lecteurs zé lectrices trépidantes.

C’est tellement vrai que, au moment où vous lisez ces lignes, possiblement un mercredi matin 3 mai, je suis déjà hier. Et aujourd’hui, nous sommes déjà demain!

Sauf pour ceux et celles qui liront ces lignes dès le mardi 2 mai, sur le site web du journal. Voyez comme le temps évolue: cette dernière phrase est écrite au futur, mais elle pourra se lire au présent, maintenant que le journal s’est aventuré dans le cyber espace. L’informatique n’a pas fait que créer un nouvel espace, elle a fait éclater les frontières du temps.

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Quand j’ai entrepris cette chronique, en 2001, Justin Bieber avait 7 ans! Bernard Lord et Jean Chrétien étaient premiers ministres, Doublevé faisait peur aux États-Unis, Jacques Chirac endormait la France et Jean-Paul II apparaissait encore à la fenêtre du Palais apostolique pour livrer des angélus de moins en moins compréhensibles.

Nous sommes passés à Brian Gallant (mon préféré!), à Justin Trudeau, au bonhomme Trump, à François Hollande pour quelques jours encore, et au bon pape François administrant vaillamment l’Église en admonestant vigoureusement les cardinaux.

Seule Élizabeth II a su résister au temps. Une évidence s’impose: les tiares de diamant protègent du Temps!

Et nous?

Nous sommes passés du téléphone filaire au téléphone intelligent. De la télévision ennuyante à Netflix. Les forfaits-ballounes tout-compris dans le Sud ont remplacé les périples en auto à Miami, l’hiver. Même la météo a changé: il fait maintenant froid douze mois par année à cause du réchauffement climatique. Trouvez l’erreur.

Voyez: ce qui n’a pas changé, c’est mon impertinence à boloxer sans vergogne les idées biscornues et à m’extasier devant notre capacité collective à nous bourrer le coco de contradictions mirobolantes.

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En 2001, on s’échangeait des courriels après les chroniques. Ce qui était déjà un grand progrès, du moins pour la rapidité, par rapport à mes toutes premières années au journal Le Matin où les lettres des lecteurs zé lectrices nous étaient encore acheminées par la poste, ou parfois sur des disquettes qu’on manipulait comme des hosties consacrées.

Aujourd’hui, c’est Facebook qui fait le relais. Avec Facebook, l’avantage, c’est qu’on a qu’à cliquer sur «j’aime» pour se donner l’illusion qu’on a discuté du sujet, qu’on a pris part à la «conversation» comme on dit maintenant. Un clic suffit à se donner l’illusion d’avoir exprimé le fond de sa pensée.

Alors que la pensée, par définition, est mouvement. Elle se déroule aussi facilement qu’un rouleau de papier de toilette. Les chats raffolent de ce jeu. Faut-il y voir le signe de leur si grande popularité sur Facebook?

Certes, même si la pensée est mouvement, on est souvent confronté à des idées reçues, des idées fixes, des idées noires, des idées préconçues.

L’idée générale consiste à se faire une idée, et pour ceux et celles qui auraient une idée derrière la tête, à éviter de se faire des idées!

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Je m’amuse un peu aujourd’hui. Après tout, c’est une lettre d’amour que je vous écris, adorables lecteurs zé lectrices adorées. Et l’humour, c’est un éclat de vie qui nous tombe dessus en confettis! Comme l’amour!

Je sais qu’au même moment vous trimez, vous vivez votre vie, là-bas, en Acadie du Niou-Brunswick. Celle des platins de la rivière Verte. Celle du phare de Miscou. Celle de la rivière Chocolat. Et ce que m’a permis d’apprendre et de comprendre le fait d’être sur le Plateau Mont-Royal quand ma pensée est avec vous, parmi vous, c’est qu’il y a aussi une Acadie à Paris, une Acadie en Australie, une Acadie en Haïti, bref dans tous les pays dont le nom finit par le son «i»!

En fait, ce que je veux surtout vous dire, c’est MERCI!

Un merci qui vient du fond du cœur tant je suis conscient du privilège que j’ai, non seulement d’écrire une chronique dans un journal, mais de pouvoir le faire avec une telle liberté de ton. Ça, c’est rare comme du compost intestinal papal, pour parler avec des mots du dimanche, et j’en profite pour remercier gentiment mes patrons de leur confiance renouvelée et de leur audacieuse fidélité.

Han, Madame?