En attendant la pergola

Voici la première chronique ensoleillée de l’année! Depuis janvier, il fait frette, il neige, il pleut, le ciel est gris, les arbres ont la falle basse, le temps est laid et je rêve du Portugal.

Je n’y suis jamais allé, c’est un endroit où je roule ma bosse en esprit, une sorte de fantasme, et comme tout fantasme, on l’imagine aussi beau qu’on veut, aussi beau qu’on peut. Mon Portugal, c’est un gigantissime bougainvillier fuchsia, un soleil à bas prix, et tout plein de petits bergers illettrés avec qui Marie vient partager ses recettes de repentance sanctifiante.

Le 13 mai marquait justement le centenaire de la première apparition de Fatima. Le pape était là, humble pèlerin captant l’attention du monde entier. Il a prié longuement dans la petite chapelle des apparitions. Assez longtemps pour que les médias entrent en extase sur le fait que le pape prie longtemps.

On est tellement habitué à voir les «grands» de ce monde se livrer à des rituels publics de manière mécanique que lorsque l’un d’entre eux est vraiment capable de faire abstraction de la cacophonie du monde pour s’engouffrer dans une longue méditation au vu et au su de la planète, on capote.

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En fait, notre planète est en train de capoter sur tout et sur rien.

C’est sûr que les frasques médiatiques du bonhomme Trump n’aident pas. Depuis son avènement, chaque jour nouveau est annonciateur d’une catastrophe à venir. Laquelle? On l’ignore. Quand? On l’ignore.

Mais on a tous suffisamment de cocologie pour saisir que ces idioties ne pourront pas durer éternellement.

La semaine dernière, c’était le congédiement brutal du directeur du FBI. Rien de moins. Exactement comme lorsque Trump animait son show télé The Apprentice qu’il concluait par son désormais célèbre: You’re fired!

Lundi, c’était la divulgation présumée de secrets d’État (Fatima l’inspire?) aux émissaires russes qu’il avait de surcroît scandaleusement invités dans le bureau ovale de la Maison-Blanche, pièce qui fait figure de Saint des Saints dans la vie politique américaine.

Je vous épargne le reste. Vous suivez ça, j’imagine. De toute façon, même quand on ne suit pas ces stupidités de manière continue, on finit toujours par les apprendre via les médias sociaux ou la belle-mère.

Et, bien sûr, ces révélations médiatiques font jaillir de nombreuses questions corollaires: a-t-il commis un délit d’obstruction à la justice? Sera-t-il mis en accusation? Quand, Seigneur, quand?

Et tout ça, c’est dans la dernière semaine. Il en reste presque deux cents à son mandat! Attachez vos tuques.

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Comme si cela ne suffisait pas, vlà qu’on a le fou braque de la Corée du Nord qui lance missile sur missile pour faire peur au monde entier. Même s’il n’est qu’un chihuahua mal élevé, jappant sans arrêt, mordillant tous les mollets, il n’en est pas moins dangereux qu’un chihuahua atteint de la rage.

Et, après avoir dit tout le mal possible de la Chine, allant de son peu de respect des droits de la personne aux cochonneries qu’elle nous vend, vlà qu’on se prend à l’implorer d’agir en Asie pour contrôler son insupportable chihuahua. C’est exactement à ce genre de situation que fait référence l’expression: ne plus savoir à quel saint se vouer.

Voyez, ce matin, mine de rien, en révisant nos connaissances géopolitiques, on en profite pour faire une mini récapitulation biblique et linguistique. On peaufine nos compétences transversales! Yéé.

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Bon, vous raconter tout ça serait plus agréable si je n’étais pas présentement englouti dans une cacophonie de bruits. En effet, aujourd’hui j’ai fait les choses en grand: je me suis installé sur la terrasse, sans penser que le ciel enverrait illico une gang de gars manipulant une scie à ciment stridulante derrière moi, une bétonnière vomissant lourdement à ma gauche et quelques charpentiers, en face, qui vargent sur des planches à coups de marteau comme si leur survie en dépendait.

Ça m’énerve, mais je ne suis quand même pas pour faire une crise de nerfs à deux jours de mon anniversaire. À mon âge, ce serait d’un ringard anti-zen! Sans compter les pontages qui pourraient sauter!

OH MY GOD!

Oubliez tout ce que je viens de dire: le plus beau des gars de construction d’en face me zyeute, arborant un sourire grand comme un gagnant de la chasse à l’As! Il construit une pergola chez le voisin, crie-t-il. Je l’invite à venir en ériger une sur ma terrasse, bénévolement. Il rit comme un amant comblé derrière ses verres bleu miroir. Vous assistez en direct à un coup de foudre de perlimpinpin!

Vivement un poème d’amour!

Non, mais je capote comme la planète! Tiens, je cours enfiler un baby-doll. Semi-transparent, bien sûr. Faut quand même garder une part de mystère…

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Bon, je sais que certains vont froncer les sourcils en lisant ça. On n’est pas censé dire de telles choses dans une chronique.

C’est ce que j’apprécie le moins de la supposée libéralisation des mœurs (et des consciences?) censée triompher de nos jours. Tout le monde fait semblant d’être ouvert d’esprit, mais quand un chroniqueur se lance en baby-doll semi-transparent pour les beaux yeux invisibles d’un gars de construction anonyme, on entend les dentiers grincer de Johannesburg à Yellowknife.

Il y a encore des choses qu’on ne doit pas dire. Mais à quoi ça sert de s’être délivré d’un carcan si l’on ne peut pas recycler ce carcan en œuvre d’art?

Pendant ce temps, entre paragraphes et palpitations cardiaques, je zyeute discrètement le gars de construction. Tout d’un coup qu’il se mettrait à danser comme les Village People!

C’est ça, l’espérance.

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Je ne sais pas trop où mène cette chronique. Je ventile. Je fais le grand ménage de la cabosse. J’attendais le soleil pour le faire au grand jour, sur la terrasse et sous vos yeux, histoire de partager avec vous des bribes de mon intimité ben plate.

Ce n’est probablement pas ma meilleure chronique, mais c’est peut-être la plus vraie. Voilà. Une chronique ensoleillée. En attendant la pergola!

Han, Madame?