Des écoles pour préserver la langue

On ne le réalise peut-être pas au quotidien, mais les langues sont fragiles. Elles le sont davantage lorsqu’elles se retrouvent en situation minoritaire. Il y aurait plus de 6000 langues parlées dans le monde. Selon l’UNESCO, la moitié serait en danger de disparition. Au Canada, 87 langues sont menacées alors qu’au Nouveau-Brunswick, les deux langues des nations autochtones le sont.

Lors d’un séjour au Gabon, j’ai eu l’occasion de discuter de cette situation préoccupante avec un Gabonais. Son épouse vient d’une région, lui d’une autre. Ils ont tous les deux une langue maternelle différente. Or, comme la langue officielle du pays est le français, leurs enfants apprennent uniquement cette langue et ignorent presque totalement l’une ou l’autre des langues maternelles de leurs parents. Si rien n’est fait, ces deux langues mourront en même temps que les parents.

Au Nouveau-Brunswick, c’est le même sort qui pèse sur le Wolostokwiok (malécite) et le Mi’kmaq (micmac). Quand on sait que chaque langue parlée est un rapport particulier avec le monde, les autres et soi-même, ces disparitions sont dramatiques.

La langue est le véhicule de la pensée. Chacune permet de penser certaines idées d’une manière particulière, qu’il serait difficile d’exprimer, voire impossible, dans une autre langue. Pour reprendre l’expression de l’UNESCO, les langues appartiennent au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. La diversité linguistique porte en elle toute la richesse des cultures.

Bien sûr, on ne parle pas de danger d’extinction dans le cas de la langue française. Elle jouit du statut de langue officielle au Canada et au Nouveau-Brunswick. Et ce statut la protège. Dans le monde, certains anticipent qu’en vertu du taux de natalité des pays francophones de l’Afrique, le français pourrait devenir l’une des trois langues les plus parlées dans le monde d’ici 2050.

Cependant, comme le souligne le Comité permanent des langues officielles de la Chambre des communes dans son rapport rendu public la semaine dernière, la situation du français mérite une attention particulière dans de nombreuses régions du Canada, notamment au Nouveau-Brunswick. Et à plus fortes raisons, le cas est inquiétant dans les régions de la province à très grande majorité anglophone.

Ce comité a entre autres noté que le portrait incomplet qu’offrent les recensements ne permet pas de connaître la situation réelle des personnes qui parlent le français. Cette situation est critique dans le contexte des efforts pour préserver la langue française et la culture qu’elle véhicule.

La famille est l’institution fondamentale ou s’apprend une ou plusieurs langues, mais l’école est le lieu de la transmission d’une culture plus large. Pour préserver cette culture lorsqu’en situation minoritaire, il faut savoir où construire les écoles afin de rejoindre ceux qui auraient le droit de la fréquenter. L’accès à des données complètes est donc crucial.

Des données incomplètes donnent une mauvaise impression de la réalité. Par exemple, on pourrait croire qu’il n’y a pas de demande pour une école francophone dans une région donnée. Or, il faut identifier avec précision le nombre d’ayants droit afin d’estimer le nombre d’enfants qui pourraient fréquenter l’école francophone.

Comme le rapporte Mathieu Roy-Comeau dans l’édition de l’Acadie Nouvelle du 13 mai dernier, une étude du District scolaire francophone sud a permis d’estimer que la moitié des enfants de parents ayants droit de la région de Fredericton allaient à l’école de langue anglaise. L’école Les Éclaireurs a alors ouvert ses portes en 2015.

L’omniprésence de l’anglais et de phénomènes sociaux comme l’exogamie ne sont pas nécessairement des menaces à la survie de la langue française au Nouveau-Brunswick pourvu que nous nous donnions les outils pour la rendre vivante et lui permettre de se développer.