Les gros sabots d’Évangéline

Au Québec, le 1er juillet, c’est la fête des déménagements! Tandis que s’affairent des gens qui partent et qui arrivent, dans un ballet urbain klaxonnant, je suis assis entre deux fêtes «nationales» qui ne s’accordent pas: la québécoise et la canadienne.

Mais n’ayez crainte! Ce n’est qu’une chicane de vieux couple atteint de dépendance affective. Oui, les locataires déménagent, mais le Québec, lui, ne bouge pas. Ne bouge plus.

Et j’essaie de comprendre cette vie qui bat. Qui bat de l’aile.

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La semaine dernière, j’ai aussi tenté de comprendre la vie qui bat, en questionnant l’absence de présence madawaskayenne au spectacle Acadie Rock présenté aux Francofolies de Montréal.

Le tsunami de commentaires sur ma page Facebook m’a fait prendre conscience que ce n’est pas l’Acadie «globale» qui s’affichait, mais que c’était une «vague musicale». Une Acadie parmi d’autres.

Ses instigateurs ont raison. C’est simplement une vague.

Une vague venue du courant carnavalesque monctonien. Le flou géographique dans lequel flotte l’Acadie permet donc tous les mascarets de musicalité, de représentativité et de fidélité.

Appelons ça, les cinquante nuances de l’Acadie. Mieux: fifty shades of Acadia. Ça punche plus!

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En prenant connaissance de ces commentaires, j’ai aussi été frappé de constater jusqu’à quel point le Madawaska n’est vraiment pas bien équipé en matière de création, de production, de promotion et de diffusion de sa musique.

J’ai appris que la communauté musicale locale souffrirait de l’isolement de cette Acadie des Porcs-épics. C’est à se demander par quel miracle il se fait que les deux seules véritables stars musicales internationales de l’Acadie capables de bloquer la circulation à Paris en traversant la rue, Roch Voisine et Natasha St-Pier, soient toutes deux issues du Madawaska!

Je rajoute ça à mon panier de miracles du vénérable Mgr Conway, et j’implore l’évêque du lieu d’en faire autant.

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Quoi qu’il en soit, espérons quand même que les artistes du Madawaska, secondés par les autres Acadies, oseront profiter de l’alignement actuel des planètes libérales, aux firmaments provincial et fédéral, pour demander des subventions – des grosses, là! – afin de régler ça, car il paraît que les libéraux font preuve de grande magnanimité dans la dilapidation des fonds publics.

Créateurs du Madawaska, adoptez un look libéral: chemise blanche, cravate rouge et tweetez des selfies!

Naturellement, pas question de revendiquer vos différences locales, vos appartenances régionales, ou vos ambivalences nationales. Faut être inclusif: ça prend du monde de Connors à Saint-Léonard-Parent, sans oublier la Montagne Plate pis le Deuxième-Sault!

(Désolé, Grand-Sault, mais vous êtes dans Victoria!)

Et si ça ne fonctionne pas, créateurs, criez à la victimisation! C’est très en vogue.

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Voyez: le monde de Caraquet a très bien démontré qu’en s’organisant, on peut même recevoir une subvention de 400 000$ en guise de récompense qui permettra de présenter un méga show de boucane, cette année, après le tintamarre, pour remercier le gouvernement libéral fédéral de sa bonté rougeoyante. Yéé.

Ciel, Caraquet a même eu droit à un nouveau sénateur plurivalent multidisciplinaire: mon ancien coloc!

Mais il y a plus encore! La corne d’abondance accouche d’un élément nouveau à la frénésie festivalière annuelle de Caraquet: en juillet aura lieu une célébration de la fierté gay et lesbienne. Vous savez, la patente avec ben des lettres: LGBTQ, etcetera.

Quasiment autant que dans une canne de soupe Alphabet de Campbell.

Sans vouloir offenser ceux qui aiment ça, j’estime que ce magma de lettres censées nommer la diversité des minorités sexuelles d’une shotte fait justement le contraire. Si la société est aussi ouverte qu’elle le prétend, qu’elle arrête de nous cacher (encore!), cette fois sous un acronyme qui nous réduit à une suite de lettres au lieu de nous nommer clairement et simplement.

J’affirme que je ne suis pas L. Ni T. Ni B, ni Q. Je ne me résume pas à une lettre de l’alphabet. L’identité n’est pas une partie de scrabble!

Et surtout, je ne suis pas sorti du placard pour entrer dans une canne de soupe Campbell.

Je ne suis pas G. Je suis G.A.Y. Tout simplement. Tous les H peuvent comprendre ça.

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Donc, cet événement célébrant les minorités sexuelles s’appelle Acadie Love. Que voilà un slogan bien choisi! Car le très beau verbe français «lover» est très utilisé en pêcherie, l’activité emblématique de la région. Exemples: on love une amarre, on love une ligne à pêche. On l’entortille, quoi!

Probablement que les organisateurs ont voulu signifier que la fierté des minorités sexuelles s’entortille, se love, autour de tout le monde, y compris les H. Oups, les hétéros!

Je lolle déjà!

Je tiens donc à féliciter avec amour les organisateurs d’Acadie Love d’avoir évité d’utiliser, comme c’est trop souvent le cas en Acadie, un mot anglais pour dire notre réalité française.

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En vérité, ça devient épuisant à la longue de toujours s’exprimer entre francophones dans la langue avec laquelle a été orchestrée une déportation dont on célèbre encore les stigmates dans la toponymie, les institutions et les slogans d’Acadie.

Une chance qu’on ne fait pas comme en France qui s’enlise dans un marasme culturel à mesure que progresse son mimétisme anglomaniaque. Fiou!

Merci de ta fierté bien française, Caraquet! You go, girl!

Ah oui, j’allais oublier de mentionner que les célébrations mettront en vedette quelques personnalités choisies, notamment la drag queen Mado Lamotte.

Difficile, en effet, de trouver plus représentatif des minorités sexuelles acadiennes qu’un travesti québécois spécialisé dans les blagues de cul. Bingo!

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Bref, je suis assis entre deux fêtes nationales qui ne s’accordent pas, et je pense à cette autre fête nationale, celle de l’Acadie, qui approche à grands coups de djibarrures médiatiques en cette année de récupération fédérale, alors qu’il y a quelques semaines à peine, la Cibici anglaise présentait au monde, sans gêne, sans remords et sans excuse, une histoire du pays où l’absence de l’Acadie crevait l’écran, sans que cela ne suscite le moindre réflexe critique de ce même gouvernement qui s’en vient en Acadie, le 15 août prochain, chaussé des gros sabots d’Évangéline!

Finalement, je vais rester assis.

Han, Madame?