Le mitan des extrêmes

J’ai encore critiqué quelque chose. Incroyable, mais vrai! Cette fois, j’ai critiqué la harangue boursouflée de la ministre fédérale du Patrimoine au lancement de la fête de la Confédération, sur la colline parlementeuse, à Ottawa.

Sur ma page Facebook, j’ai écrit qu’elle aurait pu avoir «une belle carrière de vendeuse de forfaits touristiques».

Évidemment, il s’agit de ma part d’une saute d’humeur et non d’une thèse de doctorat. En fait, son effervescence patriotique artificielle est empreinte d’une rectitude politique aussi clinique que bureaucratique. La rectitude politique étant, comme chacun sait, le spray-net qui fait en sorte que la parole publique n’est jamais décoiffée par un mot de travers.

Son boss Justin n’était pas vraiment plus convaincant dans son gros pep-talk exalté sur «le Canada qui a 15 000 ans et qui a 400 ans et qui a 150 ans et qui naît à l’instant». Coudon, quel âge qu’on a?

Cela dit, le spectacle d’Ottawa s’est conclu en fin de soirée sur une toune anglaise. L’occasion aurait été idéale pour y insérer du français, et des langues autochtones, afin d’accorder les babines fédérales aux bottines libérales. Histoire de célébrer dans la vérité cette diversité qu’on prétend honorer.

Au moins, le feu d’artifice était… éblouissant!

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Certains l’auront noté, c’est le même principe «critique» que j’ai appliqué dans mes réflexions récentes sur les événements Acadie Rock et Acadie Love.

Ciel, ce serait tellement plus simple si je me contentais d’être complaisant! Mais ce serait de la condescendance crasse que d’éviter de critiquer quelque chose sous prétexte que quelqu’un n’est pas assez mûr ou professionnel pour l’entendre.

Je préfère la franchise à la complaisance.

Toutefois, selon une école de pensée qui semble s’ignorer, il paraît qu’il faudrait éviter de critiquer l’Acadie parce qu’elle est meurtrie par l’histoire de la Déportation. Parce qu’elle est victime, quoi!

Mais l’Acadie ne mérite-t-elle pas mieux que de la pitié?

De l’équité et de l’égalité, par exemple?

Bizarrement, quand un truc signé par un étranger venu de nulle part vante les clichés d’Acadie, on crie au génie, les stigmates historiques fondent à vue d’œil. Tout d’un coup l’Acadie est vibrante!, résiliente!, triomphante!, elle n’a plus du tout l’air d’une victime and de sky is de limite!

Permettez-moi de croire que la vérité niche probablement au milieu de ces deux types de réactions. Après le Bouddha, Aristote aurait dit que la vertu se situe au mitan des extrêmes. La fierté flotterait donc quelque part entre humilité et chauvinisme. Soyons audacieux: visons le juste milieu!

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De ma terrasse montréalaise, il est possible de «voir» l’Acadie dans son ensemble. Cette distance m’est utile. Elle est également utile à l’Acadie qui peut dès lors se percevoir dans une perspective panoramique, au lieu du carcan d’un ego-portrait.

J’établis souvent des rapports entre ce que vit l’Acadie et ce qui se passe ailleurs sur la planète, parce que l’Acadie est au monde, maintenant. D’ailleurs, ses frontières étaient déjà virtuelles avant même l’internet!

L’Acadie n’a plus besoin d’être flattée dans le sens du poil sous prétexte de calmer ses vieilles blessures. Elle invoque sa résilience à tout bout de champ: c’est donc signe qu’elle a officiellement fini par terrasser le fameux traumatisme de 1755. Et je ne parle pas du groupe musical!

En 2017, l’Acadie est capable de s’assumer. Elle est mûre pour la critique, surtout celle qui part d’un sentiment de fraternité, et qui permet d’avancer, de contourner des écueils, et de ré-flé-chir à tout ça à tête reposée.

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Encore faut-il saisir que questionner des visions politiques et des programmes électoraux, des spectacles et des événements, des institutions et des organismes, des lacunes culturelles, esthétiques, toponymiques, ou autres, ainsi que des postures linguistiques aussi imprudentes que néfastes, c’est bien souvent ce qui fait avancer les choses, ce qui fait qu’on les modifie, les améliore ou les transforme.

Les luttes des francophones pour l’obtention de leurs droits linguistiques, pour la reconnaissance d’une égalité réelle pleine et entière, pour l’obtention d’un système d’éducation en français et des écoles homogènes, pour l’avancement de la dualité en santé, tout cela émane directement d’un esprit critique: celui de tout un peuple. Je n’ai donc rien inventé en matière de critique.

Je participe à ces luttes depuis cinquante ans, et mes chroniques sont la suite logique de cet engagement toujours aussi déterminé.

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Parlant de critiques, vous avez probablement eu vent de la controverse entourant le défilé de la Saint-Jean à Montréal.

Par un concours de circonstances aussi regrettable que pathétique, quatre jeunes Noirs ont été filmés en train de pousser un char allégorique. Le premier char, en plus! Comme si, dans leur inconscience, les organisateurs qui n’avaient pas vu ce qui sautait aux yeux dès le premier coup d’œil, avaient voulu que personne ne rate la gaffe. HÉNAURME, la boulette.

Mais boulette quand même, et non pas le crime raciste du siècle que d’aucuns ont voulu y déceler, en s’empressant de poster cette scène sur les médias sociaux afin de rapailler tous les cœurs-saignants de la bien-pensance dopés aux histoires d’horreur qu’ils créent de toute pièce pour conforter leurs préjugés anti-Québec en se donnant bonne conscience.

Le racisme, ici, il se manifeste via l’ignorance de celui ou celle qui distribue les anathèmes viraux sans avoir la moindre idée des tenants et aboutissants de l’affaire.

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Et cette controverse ridicule a fait oublier le pire: l’incroyable amateurisme de ce défilé censé célébrer à la fois la Fête nationale du Québec, la Saint-Jean, le 375e de Montréal et le 50e d’Expo67!

Un défilé pénible, quétaine, insignifiant, désolant, pitoyable, avec des «présentations» mièvres, laborieusement ânonnées dans de faux mégaphones. Un «pageant» de village d’ancien temps!

Avoir honte un jour de fête nationale: oui, tout est possible!

Bref: quand la fête ne lève pas – qu’elle soit acadienne, québécoise, canadienne, montréalaise ou autre – il n’y a plus qu’à faire comme le petit Poucet, en laissant derrière soi une trace critique, dans l’espoir de mieux retrouver, plus tard, le mitan des extrêmes.

Han, Madame?