La loyauté d’un chien

«Si tu veux de la loyauté, achète-toi un chien.»

En seulement quelques mots, le directeur général du Canadien de Montréal, Marc Bergevin, a bien fait rire la meute de journalistes suspendus à ses lèvres, il y a quelques jours. Mais il a joliment résumé cette période absolument folle du marché des joueurs autonomes dans la Ligue nationale de hockey.

Et il a raison.

Les formations n’ont qu’à mettre sur la table une immense pile de beaux billets verts pour qu’un joueur change d’allégeance aussi rapidement qu’il peut changer de chemise. Ainsi, l’ennemi devient maintenant le coéquipier, tout comme le coéquipier fait maintenant partie du camp ennemi. Il faut être particulièrement attentif, sinon on en perd notre latin. Et notre français aussi.

Ça enlève également beaucoup de charme au sport, car les athlètes jouent avant tout pour le signe de piastre plutôt que le logo devant leur uniforme.

Remarquez bien qu’il serait fou pour les joueurs de ne pas profiter de cette manne quand elle passe. D’abord, elle ne passe pas souvent. Alors, quand elle passe, tassez-vous de là mon oncle!

En revanche, on peut alors se questionner sérieusement sur ce qui peut bien se passer entre les oreilles des propriétaires, qui n’hésitent pas à surenchérir à coup de millions $ pour obtenir un athlète convoité. Surtout que l’histoire rappelle souvent que ce type de tractation, remplie d’espoirs, ne parvient que très rarement à valoir son véritable pesant d’or, c’est-à-dire l’obtention d’un championnat.

Dans ce jeu de chaise musicale, une seule personne sort continuellement perdante quand la musique s’arrête: l’amateur. Il y a au moins ça de certain.
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Cette phrase de Bergevin était quelque peu assassine, aussi, quand on considère que celui vers qui ce commentaire à peine voilé s’adressait, Alexander Radulov, a choisi, seulement quelques heures plus tard, d’accepter un alléchant contrat de cinq ans d’une valeur de plus de 31 millions $ des Stars de Dallas.

Sans oublier qu’au moment de rédiger ces lignes, le vétéran Andrei Markov n’avait toujours pas apposé sa signature à la fin d’une entente le liant pour le Canadien, pour qui il a évolué toute sa carrière, ou pour toute autre formation du circuit Bettman. Que choisira-t-il? Quel montant obtiendra-t-il? Seul l’énigmatique Russe a la réponse…

Sans surprise, les millions de dollars ont été garochés de tout bord tous côtés depuis une semaine, soit pour dénicher la perle rare parmi les agents libres disponibles, soit pour garder un joueur important pour encore plusieurs années. Ces millions de dollars se comptent par dizaines et même par centaines, si l’on prend le cas de la super vedette Connor McDavid qui demeurera un Oilers pendant encore huit saisons à compter de 2018-2019.

Le coût de cette loyauté? 100 millions $. Oui, 100 millions $. Pas pour qu’il trouve le remède qui va nous guérir du cancer. Pas pour qu’il nous gouverne comme du monde. Pas pour qu’il enraye la faim et la pauvreté dans le monde. Seulement pour nous divertir en poussant une rondelle dans un filet.
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Prenons Carey Price, par exemple. Le joyau du Canadien a accepté une prolongation de contrat de huit ans et de

84 millions $. De quoi assurer l’avenir de ses enfants, de ses petits-enfants, de ses arrières-petits-enfants, etc.

Sa mission? Empêcher justement que la petite rondelle entre dans le filet. Et à voir l’équipe qu’il aura devant lui, il ne devra pas en laisser passer beaucoup…

Chaque saison, le gardien étoile gagnera autant que 210 travailleurs payés 50 000$ par année. Il gagnera plus en un an que ce que la province du Nouveau-Brunswick va investir en 10 ans pour l’équité salariale.

De ses 10,5 millions $ par année, il en laissera 5,5 millions $ à l’impôt par contre. Pauvre ti-pit. On devrait organiser une chasse à l’as pour lui.

Aujourd’hui, le sport professionnel – que nous adulons tant entre deux p’tites frettes – s’est plus que jamais transformé en business gargantuesque, à l’appétit insatiable, dont le seul but est de profiter de la victoire pour faire le gros cash.

On parle du hockey, mais à côté des autres circuits professionnels en Amérique du Nord que sont la Ligue nationale de football, l’Association nationale de basketball et le Baseball majeur, il fait figure de parent pauvre puisqu’il est le dernier en liste à franchir la barre du 100 millions $ en salaire pour un joueur.
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Pendant ce temps, l’amateur, qui gagne son maigre pain à la sueur de son front, vide son porte-monnaie afin d’acquérir à gros prix le dernier chandail de son idole.

Aujourd’hui, il s’insurge parce que son équipe favorite n’a pas été capable de retenir un joueur important, mais demain il oubliera, dès le premier but marqué, jusqu’à quel point le sport professionnel est devenu un monde totalement irréel qui se fout éperdument de son opinion, en autant qu’il débourse de beaux dollars en produits dérivés de toutes sortes.

Car s’il y a encore quelque chose de certain dans ce bas monde, c’est que l’amateur a davantage de respect pour le sport professionnel que le sport professionnel en a pour l’amateur.

Alors, que faire de la loyauté? Allons nous chercher un chien.