Un festival… inspirant!

Les nouvelles murales créées à Moncton dans le cadre du Festival Inspire sont vraiment saisissantes. C’est fascinant de constater qu’on puisse transformer ainsi une surface plane et «vide» en un spectacle permanent où s’amusent couleurs, mouvement et lumière!

Ces grandes murales surgissent partout sur la planète. Comme si notre civilisation actuelle voulait, elle aussi, laisser une trace, à la manière des hommes primitifs qui ont orné les grottes de Lascaux, en France, il y a plus de 15 000 ans.

C’est probablement un comportement anthropologique parfaitement naturel qui fait que l’être humain désire marquer son territoire et «communiquer» par signes, images, hiéroglyphes ou autres, un reflet de sa présence, de son passage, et peut-être de ses croyances.

Quoi qu’il en soit, c’est un spectacle toujours émouvant et on ne peut qu’en féliciter les organisateurs du Festival Inspire, un mot qui se déploie aussi bien en français qu’en anglais, ce qui est un plus compte tenu du caractère linguistique alambiqué de la région.

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Un regret, cependant: il serait étonnant que nos traces contemporaines se rendent jusqu’aux générations des années 3000. Contrairement aux «ancêtres» des cavernes ou de l’Antiquité, nos créations contemporaines sont toutes vouées à l’obsolescence à plus ou moins long terme.

L’obsolescence est le fait qu’un truc soit appelé à s’user avec l’évolution, ou le temps, ou, dans ce cas-ci, les conditions climatiques.

Pas grave, ânonneront quelques petits malins ignorants, «on a inqu’à s’enjoyer pour astheure».

Ben, c’est ça, enjoye-toé, dommé.

Mais d’autres esprits malins pourront s’intéresser au devenir de ces œuvres d’art, et à leur transmission à ceux qui nous suivront. Le problème, c’est que même si on créait un environnement parfaitement climatisé pour tenter de préserver ces œuvres d’art, on serait quand même obligé, éventuellement, de les détruire ne serait-ce que parce que les murs qui les supportent sont aussi appelés à l’obsolescence. Programmée, celle-là, très souvent.

Nous laissons des traces très friables de notre passage ici-bas, sauf celles qui confirmeront éternellement que notre civilisation s’est littéralement amusée à détruire la planète. Méchant bel héritage. Je n’aimerais pas lire ce que l’humanité dira de nous dans mille ans!

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Ce qui m’amène à souligner l’impressionnante et cruelle vérité que nous projette en pleine figure la murale de Bordalo II, cette grosse tortue assemblée à partir d’objets hétéroclites périmés et voués à la casse ou au recyclage.

Cette œuvre s’inscrit dans une collection que l’artiste appelle Big Trash Animals et qui vaut le détour. On peut en admirer plusieurs sur le site du Festival Inspire.

J’ai lu que cette œuvre avait été commandée par l’Alliance du bassin versant de la Petitcodiac, afin d’attirer notre attention sur le sort de la tortue des bois, une espèce menacée. Chapeau!

Triste sort d’une autre créature menacée. Mais ce qui m’attriste aussi c’est que, aux dires mêmes de l’artiste Artur Bordalo, il ne s’attend pas à ce que ses œuvres durent plus d’une semaine. Tout ce talent, tout ce génie, qui suit le même chemin que les œuvres qu’ils créent à partir de rebuts pour éveiller notre conscience!

C’est l’art dans son expression contemporaine la plus tragique. Et cette tragédie est encore amplifiée par le fait qu’il crée, purement et simplement, des chefs-d’œuvre.

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Une autre murale qui impressionne, autant par sa dimension spatiale qu’historique, c’est la murale de l’artiste anglais Wasp Elder. Elle occupera une façade de la résidence Lafrance de l’Université de Moncton, un édifice de 11 étages. Il faudra vraiment le faire exprès pour ne pas la voir!

La murale est un hommage aux femmes autochtones, et en particulier à Molly Muise, une amérindienne micmaque de la Nouvelle-Écosse, dont la photo serait la plus vieille photo connue d’une personne de cette communauté amérindienne.

Ma consœur Sylvie Mousseau rapportait dans le journal, lundi, que des artistes avaient «soulevé des questions quant au processus ayant mené à la réalisation du projet».

J’espère pour eux qu’ils ne s’attendaient pas à de la transparence de la part de l’Université de Moncton! Ce n’est vraiment pas sa tasse de thé! Même si, logiquement, la qualité d’un milieu universitaire devrait se reconnaître à la qualité de sa… transparence!

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L’historien Maurice Basque, de l’Université, a aussi tenté d’expliquer, si j’ai bien lu cet article, qu’il était approprié que la plus grande surface de l’Université de Moncton expose cette amérindienne célèbre, surtout que l’Université est construite sur des terres micmaques. J’ai entendu ce même genre de réflexion du Premier ministre Trudeau et de sa ministre Joly lors des fêtes du 1er juillet.

Est-ce une nouvelle mode, aussi soudaine qu’incongrue, qui fait qu’on sente le besoin médiatique de souligner qu’on est en territoire amérindien?

Ciel! TOUT le Canada est bâti en territoire amérindien. Et TOUTE l’Amérique! C’est la première chose, peut-être la seule valable et vraie, qu’on apprend dans nos cours d’histoire!

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L’historien a aussi affirmé que c’était «une bonne idée de ne pas mettre juste des Acadiens de l’avant».

Il a bien raison.

À quoi servirait de faire des murales de Louis Robichaud et d’Antonine Maillet qui se sont usés le cœur et le cerveau à faire progresser leur Acadie quand on voit à quel point on est right fier de s’en contrebalancer?

Pourquoi une murale «acadienne», quand on voit que les députés acadiens successeurs de Robichaud à l’Assemblée législative – où il a fait, avec courage, adopter une loi sur les langues officielles, notamment pour que les Acadiens aient «une chance égale» – pensent en anglais, travaillent en anglais, et se pavanent en anglais, alors que personne ne les force à le faire aujourd’hui?

On ne peut toujours bien pas tout mettre sur le dos des Anglais!

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Non, Maurice Basque a raison. Et j’ajouterais que la figure de Molly Muise sera un excellent rappel de ce qui attend l’Acadie si elle ne se bouge pas le popotin.

Finalement, le Festival Inspire porte joliment bien son nom. Il inspire.

Han, Madame?