Une autre façon de se libérer

Pour Ivan Illich (1926-2002), l’institution scolaire cause plus de dommages à l’humanité qu’elle ne fait de bien. Étonnant? Examinons un peu sa pensée…

Illich est d’avis que l’école est une institution mal adaptée à la réalité changeante de la société. Elle ne sert qu’à protéger des intérêts particuliers, quels qu’ils soient. Ce faisant, en s’acharnant à protéger les traditions scolaires et en s’enracinant dans la promotion des idées de certains, elle retarde la progression de l’humanité vers un épanouissement des personnes qui la compose.

Les idées d’Illich prennent forme à la fin des années 1960 alors qu’il écrit un texte intitulé «L’école, cette vache sacrée». C’était en 1968, l’année des grandes remises en questions, notamment en Occident. Cinq ans plus tard, il écrit «Une société sans école» qui est sans doute son œuvre majeure. Dans ce livre, il affirme qu’il y a un danger d’organiser l’éducation en un système.

C’est le caractère systémique de l’école qui peut causer des problèmes. Tout système a le potentiel de mettre en œuvre une logique interne d’autopréservation qui force ce qui y entre à se plier à cette logique. Pour lui, l’humain doit vivre dans un environnement libre et libérateur, c’est-à-dire qui le libère de toute relation de dépendance.

En fait, même si les acteurs sont conscients des dangers inhérents au système dans lequel ils évoluent et qu’ils modifient leurs attitudes ou leurs méthodes, ils ne peuvent pas s’y soumettre pour le maintenir en vie. Par exemple, concernant l’éducation, qu’est-ce qui a plus d’importance? La réussite et la survie du système scolaire ou la réussite des élèves et l’épanouissement des enfants? Certains pourraient répondre qu’il est possible de viser les deux.

Pour Illich, c’est une illusion tant que la finalité n’est pas les élèves. Toutes les pédagogies au service de l’institution, même les plus innovantes, viseront toujours, au fond, le maintien du système. Même si c’était juste un peu, ce serait déjà trop pour notre penseur autrichien.

Sa pensée va encore plus loin lorsqu’il aborde la question des marques de reconnaissance comme les grades et les diplômes qui accordent une valeur marchande à l’éducation et qui, en fin de compte, finissent par donner une valeur aux individus. Une personne ne peut jamais, selon lui, être un moyen en vue d’autres fins qu’elle-même. Une personne est plus qu’un bout de papier, même si c’est parfois tout ce qu’on regarde pour déterminer qui elle est et ce dont elle est capable.

Dans le but de viser l’épanouissement des personnes, Illich propose de renverser le système et la société afin que «l’homme contrôle l’outil» et non l’inverse où c’est l’outil qui contrôle les personnes.

Quand on pense aux enjeux liés à la protection de l’environnement et à la réticence de certains à apporter des changements au nom du maintien du système économique, les idées d’Illich prennent tout leur sens. Quand, dans le même souffle, on force le système d’éducation à répondre aux besoins uniques de l’économie, on tombe dans le piège identifié par Illich où les moyens et les fins se confondent.

Une société sans école, mais tout de même éduquante, pour Illich, est finalement une société qui donne accès facilement aux ressources éducatives, qui facilite les échanges entre ceux qui savent et ceux qui veulent apprendre et qui engagent un débat constant sur les finalités et les idées éducatives.

La pensée d’Illich déborde le domaine de l’éducation. Ses idées soulèvent une question intéressante: sommes-nous au service des institutions ou ce sont elles qui sont des outils pour notre épanouissement et notre bonheur?