Gauche et droite: le carcan

La semaine dernière ma consœur Françoise Enguehard signait une chronique bien ficelée, intitulée Indignons-nous, écho lointain du retentissant Indignez-vous lancé en 2010 par le célèbre essayiste, résistant et militant des droits de la personne, Stéphane Hessel.

Presque chaque jour on entend de nouveaux cris de ralliement du genre: Révoltons-nous!, Réveillons-nous!, Grouillons-nous!, Unissons-nous!, Protestons!, Boycottons!, Occupons!, généralement suivis, dans les médias sociaux, par le magistral «Signez la pétition!» qui a, malheureusement, autant d’impact pour combattre la haine, l’injustice, la pauvreté, la pollution ou la domination dans le monde qu’un pet d’abeille dans une ruche.

Toutefois, loin d’être contre toute cette gesticulation planétaire, j’estime qu’on doit utiliser tous les moyens légaux à notre disposition pour combattre tout ce qu’on sent qu’on doit combattre. Notamment, tout ce qui n’entre pas dans la catégorie vertueuse, bien sûr.

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Dimanche, une manifestation organisée par La Meute, un groupe associé à une droite alternative de consistance nébuleuse, devait avoir lieu à Québec pour protester contre le laxisme du gouvernement en matière d’immigration illégale.

Quelques groupes se réclamant d’une gauche plurielle, inclusive, tolérante et ouverte, avaient aussi annoncé la tenue d’une contre-manifestation pour dénoncer le racisme présumé de La Meute.

C’était les Bons contre les Méchants.

Mais il s’est passé quelque chose de très révélateur à plusieurs égards. En effet, devant l’afflux de contre-manifestants de gauche, dont plusieurs masqués et agressifs, et de concert avec les forces de l’ordre, La Meute décida de se retirer dans un garage sous-terrain à proximité, en attendant que les forces policières parviennent à raisonner les contre-manifestants proliberté d’expression qui tenaient mordicus à empêcher ceux qui ne pensent pas comme eux de s’exprimer.

Qu’à cela ne tienne! Une partie des contre-manifestants proliberté d’expression, constatant que La Meute droitiste ne pourrait malheureusement pas leur servir de prétexte pour foutre le bordel, décidèrent de s’en prendre aux forces de l’ordre, en leur lançant des projectiles et en profitant de l’occasion pour se livrer à du vandalisme, un mode d’expression en vogue chez les frustrés de tout acabit. De droite et de gauche.

Quand la gauche décide d’être aussi conne que la droite, c’est que la liberté et la démocratie ne sont plus que des mots valises pour fouteurs de merde en errance idéologique. Des apatrides politiques en mal d’adrénaline.

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Évidemment, les réseaux télés d’info en continu étaient sur place.

Le RDI de Radio-Canada s’est lancé à fond de train dans le strict minimum: une couverture de surface. Il faut dire que c’était un dimanche et que la plupart des fonctionnaires ne travaillent pas le dimanche.

Ils doivent se dire que si les auditeurs ne sont pas satisfaits, qu’ils traversent chez le LCN de TVA.

C’est d’ailleurs ce que j’ai fait, découvrant du coup que les commentateurs et spécialistes invités pour analyser la situation semblaient un peu décontenancés par la tournure des événements.

Mon petit doigt me dit qu’ils s’attendaient probablement à devoir dénoncer la violence appréhendée des méchants partisans de La Meute et de souligner la magnanimité de l’ouverture d’esprit des contre-manifestants, mais c’est le contraire qui s’est produit: une partie des Bons de la gauche étaient masqués, comme des gens qui n’osent pas affronter la lumière des vérités auxquelles ils font semblant de croire, tandis que les Méchants de la droite étaient tranquillement attroupés, à visage découvert, attendant que les forces policières leur donnent le feu vert pour défiler paisiblement!

C’était le monde à l’envers! Ou l’était-ce vraiment?

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Il serait malheureux d’arriver à croire que toute la vertu se trouve du côté de la gauche et tous les vices du côté de la droite. C’est une posture idéologique qui, bien qu’elle conforte les bien-pensants dans leur doxa, fait trop facilement abstraction de l’histoire, notamment celle du siècle passé dont on ne finit plus de célébrer les grands moments guerriers.

On oublie (ou on ignore) que les excès de la gauche peuvent tuer autant que ceux de la droite. On oublie (ou on ignore) que Bouddha a parlé de chercher la vérité dans le juste milieu. Pour y parvenir, ne faut-il pas au moins envisager de se débarrasser de nos vieux oripeaux de gauche et de droite pour mieux harnacher notre conscience de lucidité et d’authenticité? Appelons ça: la lumière de la vérité.

Enfin, on oublie (ou on ignore) que s’il existe divers modèles de démocratie, il n’y a qu’une seule façon d’être libre: en respectant la liberté de l’Autre.

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Vous a-t-il échappé que l’hypermédiatisation de notre société est en train d’instaurer en tapinois un immense tribunal moral de l’opinion publique?

À l’heure actuelle, pour un temps indéterminé, mais pas éternel, c’est la gauche immaculée-conception qui siège à la place du juge. Elle pourfend les vices de la droite, dénonçant chaque faille de cette rhétorique intolérante et chaque geste posé en vue d’affirmer cette logique pathétique.

Mais on connaît tous l’analogie de la pendule qui oscille. On pourrait bien finir par se retrouver, plus rapidement qu’on ne le croie, devant un juge provenant du camp adverse.

Le mot «moral» était tombé en désuétude depuis quelques années. On l’avait remplacé par le mot «éthique» qui a l’avantage de ne pas «sonner» religieux, de sonner scientifique, donc «vrai», alors que le mot «moral» renvoie aux curés de l’ancien temps qui nous intimidaient tant avec leur obsession louche des péchés mortels menant tout droit à l’enfer.

Au tribunal moral de l’opinion publique s’opposeront donc, bientôt, sous nos yeux écarquillés, le Bien et le Mal, la Vertu et le Vice, les Bons et les Méchants.

J’aimerais bien écrire que le carcan de cette polarisation malsaine m’indiffère, mais cela m’inquiète, au contraire. Je redoute ses effets funestes sur notre liberté.

Alors, bien que je ne sache pas si je crois en Dieu, je l’invoque souvent ces temps-ci, le suppliant de bousculer cette merveilleuse Création, apparemment née au hasard d’un Big Bang, pour faire entendre raison à une droite populiste qui a perdu le nord et à une gauche arrogante qui croit l’avoir inventé.

Han, Madame?