Des amitiés immortelles

L’artiste Denis Richard s’en est allé, doucement, sur la pointe des pieds, et son départ a créé une véritable commotion dans les milieux des arts et de la culture, notamment.

Je n’ai pas eu la chance de le connaître beaucoup. Nous nous sommes croisés à l’occasion, chacun occupé à sa vie, à son art, à sa joie de vivre. Mais ce fut toujours un moment agréable et ce n’est pas sans une réelle émotion que je salue son passage dans nos vies.

Je suis triste de savoir tant d’amis chagrinés, tant de personnes qui l’ont mieux connu, qui l’ont fréquenté, qui ont partagé avec lui de grands éclats de rire et de grands moments de créativité. Du bonheur, quoi!

Cette désolation est palpable depuis lundi, entre autres sur les réseaux sociaux. Et j’ai vraiment ressenti que l’expression «vives sympathies», qui fusait de toute part, traduisait une peine sincère, vraie, partagée.

C’est beau de penser que tant de monde peuvent nous aimer. J’espère que Denis, qui a eu la chance d’être célébré de son vivant par ses amis de tous les milieux, est parti le cœur rempli de cette affection et la tête pleine du parfum des amitiés immortelles.

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À l’instant où je trace ces mots dans le cyberespace, un papillon aux ailes jaunes diaphanes vient virevolter au-dessus des pompons couleur feu de camp de mes zinnias géants. Est-ce Denis qui tient à faire le malin dans un ultime coucou?

On ne sait rien de la métempsycose qu’on appelle communément la réincarnation, sorte de transhumance de l’âme d’un corps vers un autre, quand le but d’une vie est atteint et qu’il faut passer à une autre vie. On ne sait rien de l’éternelle réalité qui nous enveloppe dans le temps et l’espace, et dans laquelle nous nous activons, créant, recréant, avançant parfois à tâtons, parfois à reculons; que nous arpentons exactement comme des fourmis affairées dont on ignore tout: d’où elles viennent, où elles vont, et si elles ont une quelconque conscience de leur être et de leur existence.

Et chaque départ qui nous attriste nous replonge dans cette question infinie: y a-t-il quelque chose après la mort? Y a-t-il un «quelque part» après la mort? Notre conscience s’étire-t-elle au-delà de nos frontières corporelles, ou notre moi se dissout-il dans un incommensurable néant, sans forme, sans vie, sans rien?

Nous sommes si petits, si petits devant l’IMMENSITÉ de la vie, de l’espace, du temps, que le simple fait de s’attarder à cette réflexion donne le vertige.

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Pour ceux et celles qui ont la chance de croire en quelqu’un, en quelque chose, peut-être en Dieu, de croire sans se poser de questions, de croire sans savoir, il doit être réconfortant de s’en remettre ainsi au mystère, de s’abandonner à l’espoir d’un au-delà où la vie continue, mais sans toutes ces contingences qui nous font râler ici-bas. Une vie sans aspérités, sans irritants, sans obstacles, douce et fluide comme le parfum d’un lilas qui vient caresser la narine, irradiant le cerveau d’un subtil ravissement, même s’il est insaisissable.

Pour ceux et celles qui prennent le risque de douter, de tout remettre en question, de s’aventurer dans l’inconnu avec confiance ou appréhension, de chercher des signes dans la synchronicité, il est apaisant de sentir que la conscience est comme la cuve d’un volcan dans laquelle bouillonne la lave de la pensée; et que cette pensée est le lien le plus prégnant entre l’existence et le néant, entre la matière et l’esprit, entre la créature et son putatif créateur. Un lien entre une question et une autre question. Croire n’est plus alors une nécessité; croire appelle un désir, et le désir engendre le doute.

Pour ceux et celles qui ne croient ni ne doutent, pour qui rien d’autre n’existe que ce qu’ils voient, touchent, entendent, goûtent et respirent, il peut être rassurant de penser que les liens atomiques qui unissent les êtres, bien qu’ils soient intangibles, n’en sont pas moins réels, et que ce qui ne semble pas exister peut quand même donner un sens à leur propre existence.

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Croire en quelque chose, douter de tout, savoir que rien n’existe: voilà les trois bougies d’allumage de l’être humain. Chacun de ces états apporte son lot de joies et de douleurs. Et ils portent aussi une même certitude: la vie existe, l’être humain vit, la conscience en répond.

Il m’arrive de penser que dans le grand plan de la Vie, de l’existence, de l’Univers, des multiples Univers, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, ces postures, ces croyances, ces doutes, ces nihilismes ont peu de poids au regard de la Grande Vérité Absolue dont on ignore tout.

En attendant d’en connaître plus, aimons-nous les uns les autres, comme le répètent de grands esprits depuis toujours. C’est peut-être tout simplement le but de notre incarnation!

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Je m’en veux presque de vous entraîner dans les méandres de ma méditation. Mais aujourd’hui, c’est comme ça.

C’est ce qu’éveille en moi le souvenir de tant de créateurs d’Acadie qui ont fait leur salut final depuis quelques années: je pense spontanément à Gérald Leblanc, Angèle, Ivan Vanhecke, Bernard LeBlanc, Bertrand Dugas, Marc Chouinard, Claude LeBouthillier, Christian Brun, Marc Fournier et maintenant Denis Richard…, la liste ne cesse de s’allonger.

Une vague s’éteint, une vague arrive. C’est le propre des marées. C’est la beauté parfois cruelle du cycle de la vie, celle qui nous fait naître, vivre, aimer, créer pour mieux nous emporter, ensuite, dans le mystère de l’éternité.

Denis chantait «Si le temps m’est permis»… et le temps qui lui fut imparti, il en a tiré des musiques et des chansons faites pour durer toujours.

Je formule le vœu qu’à travers leurs larmes, ses amis et admirateurs puissent transformer leur affection pour lui en une inépuisable source de créativité, en hommage à celle qu’il laisse en héritage. Et aux amitiés immortelles qu’il a su faire naître.

Han, Madame?