Javelliser l’histoire

Au début de l’été le Keptin John Joe Sark, de l’île du Prince-Édouard, demandait à Parcs Canada d’enlever du site provincial de Port-la-Joye-Fort Amherst, le nom de celui qui avait tenté d’exterminer les autochtones en leur distribuant des bouts de couvertures ayant servi à des colons atteints de maladies contagieuses.

Personnellement, le site ayant été nommé Port-la-Joye par les Acadiens, je n’avais pas d’objection à ce qu’on «oublie» Fort Amherst, mais Parcs Canada n’était pas de mon avis.

Je me souviens d’avoir dit qu’il serait peut-être temps d’envisager une façon raisonnée et collective de procéder à une révision de certains noms d’endroits et de statues qui froissent nos sensibilités actuelles ou tout simplement qui honorent des personnalités aujourd’hui oubliées et qui pourraient être remplacées par d’autres, plus méritoires. Je ne croyais pas si bien dire.

Voici maintenant qu’une avalanche de requêtes du même genre s’abat sur le pays, à la suite du déboulonnage, aux États-Unis, de nombreuses statues de personnages en faveur de l’esclavage, (en passant, effectuer ce rapprochement est un raccourci douteux car, au Canada, la Statue de Cornwallis ou le site de Fort Amherst ne servent pas de points de ralliement aux suprématistes blancs). Reste que Langevin est devenu indésirable, de même que John A. MacDonald, bientôt Cartier (qui se permit de ramener en France des «sauvages» pour les faire parader à la cour) et sûrement bien d’autres.

Nous avons tous dans notre garde-robe historique des squelettes qu’on pense responsables de nos maux actuels. Les Acadiens, par exemple, seraient en droit d’exiger que la communauté néo-écossaise de Woolfville change de nom (et son université Acadia aussi) et que la ville de Moncton se trouve un patronyme moins lourd de souvenirs douloureux. Vous pouvez ajouter vos suggestions… On n’a pas fini.

Arrêtons donc de regarder l’histoire avec nos yeux d’aujourd’hui! Sinon, quand on aura enfin établi cette interminable liste d’indésirables à ôter de nos parcs, de nos cartes et de nos plans et qu’on aura javellisé notre environnement, nous aurons aussi aseptisé notre histoire au point de ne plus la connaître. Faut-il le répéter? Tout peuple qui ignore les erreurs de son histoire est condamné à les répéter. Alors, au lieu de faire disparaître ce qui nous offense, parlons-en plutôt!