Éloge de la mouche

Malheureuse mouche qui est venue se pavaner devant moi au moment de mes ablutions nocturnes: la pauvre, elle a fini dans l’évier, emportée ad patres par un tourbillon d’eau chaude. Mais au moment où elle allait être engloutie à tout jamais, j’ai cru – ô horreur indicible! – voir bouger ses tites papattes.

Le temps d’une demi-nanoseconde, j’ai eu le réflexe compatissant de la sauver de la noyade afin de…, de…

Afin de quoi, au juste? Lui donner une chance de survivre, même estropiée, comme mon père l’a été des années durant, et d’aller ainsi au bout du destin qui vient toujours en cadeau avec la naissance?

Mais si c’était ça, son destin, justement, de finir écrapoutie dans un évier un soir d’automne? Si le sens de sa courte vie n’avait été que ça, éclore et transbahuter des germes à gauche et à droite pour finir aplatie le jour même où l’on remercie le ciel pour toutes ses bontés?

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À ce moment-là, j’ai pensé à ma mère, fauchée comme la mouche dans la fleur de l’âge, il y aura soixante ans dans quelques jours, le 16 octobre, et qui, à l’instar de cette mouche martyre n’a guère eu le temps de laisser des traces, si ce n’est une ribambelle d’enfants éplorés traînant dans leur deuil un sentiment d’abandon inexpugnable. Ce qui est injuste avec certains deuils, c’est qu’ils ne meurent jamais.

Certes, à nos âges, le temps écume l’âcreté du chagrin, mais pour nous, quoi qu’on fasse, il manquera toujours un morceau central au casse-tête de notre vie, précisément le morceau qui donne sa vibration à toute l’image. Un casse-tête qui ne sera finalement complété qu’au moment où nous aurons tous quitté le monde à notre tour, peut-être pour des retrouvailles, peut-être pour revenir comme une mouche émissaire qu’un malin écrasera d’une pichenotte en faisant ses ablutions un soir de l’Action de Grâce, on n’en sait rien.

On n’en sait rien et, tout compte fait, c’est peut-être aussi bien comme ça. Peut-être que ce qui importe ce n’est pas tant de savoir que de chercher à savoir. Je ne suis pas loin de croire que c’est dans la quête, plus que dans la réponse, que l’on peut trouver un sens à la vie.

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Parlant de donner un sens à ma vie, tandis que Porto Rico se relève du passage désastreux de l’ouragan Maria et que la Catalogne en état de choc se débat entre indépendance et soumission, je me débats comme un diable dans l’eau bénite pour trouver un forfait télé-internet-cellulaire que je peux comprendre!

En 2017, sans forfait, je n’existe pas!

Oublions les grandes querelles scolastiques sur le sexe des anges, qu’on a transposées en ce nouveau millénaire en querelle byzantine sur celui des transgenres. Oublions l’énigme de la fin du monde et celle, tout aussi anxiogène, de la faim dans le monde. Oublions tout ce qui ne tourne pas rond et dénichons au plus vite le meilleur forfait télé-internet-cellulaire!

Cela dit, j’ai beau négocier avec des vendeurs affables trop heureux de donner un sens à leur vie en m’exposant les lacunes de la mienne, quand j’entends leur charabia au sujet des apps, de la fibre optique, des gigabits, des routeurs Wi-Fi, d’affichage Rétina, des capteurs de proximité, de Bluetooth, de carte SIM, ou de géolocalisation – autant de mots tirés d’une liste exponentielle de mots à consonance étrange qui envahissent notre quotidien –, je capote.

Donnez-moi une chance, que je leur crie dans mon for intérieur, je suis un analphabète de la technologie! Je ne suis qu’un modeste chroniqueur en quête de questions existentielles à démêler! Vite, concoctez-moi un forfait! Pitié pour mes synapses maganées!

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Il faut se rendre à l’évidence: la technologie informatique et médiatique s’est engouffrée dans nos vies. Pour ne plus jamais en sortir, affirment péremptoirement certains esprits éclairés pour qui l’avenir c’est le temps qui s’écoule entre la sortie du iPhone 7 et celle du iPhone 8.

Quand je suis en présence de prophètes qui débitent de tels oracles, il m’arrive d’oser mentionner qu’il se pourrait bien que quelqu’un, quelque part, un jour, dans une époque future, découvre ou invente quelque chose de complètement différent qui forcera les êtres humains du temps à se réajuster: c’est-à-dire, à revoir leur perception du monde, et leur conception de la vie. Les deux vont de pair.

Vous devriez voir la binette de mes prophètes!

– HAN? Es-tu fou, toé!

– Je parle dans mille ans, disons.

– HAN! MILLE ANS? T’es malade!

Et là, dans leur tite face branchée, les regards se vident comme une toilette qu’on floche. Subitement analphabètes eux aussi. Analphabètes de l’introspection, et même de la réflexion tout court.

Faut-il s’étonner de ce phénomène contemporain quand on sait qu’on peut acheter un téléphone pourvu d’intelligence?

A-t-on vraiment besoin de cultiver sa propre intelligence quand une grande marque nous la vend dans un boîtier électronique?

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On est loin de la mouche. Et peut-être pas tant que ça. La mouche agaçante, on a l’impression que ce n’est qu’un assemblage d’atomes, une sorte de drone lilliputien qui virevolte autour de nous pour rien.

Est-ce vers cette apparente nullité existentielle que se dirige l’être humain?

Ce serait triste, évidemment. Mais j’ai lu dans des trucs bouddhistes que le plus infime insecte est doué de conscience et que, comme nous, il a peur de souffrir. C’est pour cela que la mouche se sauve quand on la pourchasse. Sinon, elle resterait là sans bouger, inconsciente du sort qui l’attend.

Si la mouche peut saisir ça, il y a donc de l’espoir pour le genre humain. Il suffit qu’un rayon de lumière touche notre matière grise, irradiant un message au cœur, et nous voici en selle pour un autre bout de voyage terrestre inspirant.

Peut-être un jour la mouche apprendra-t-elle aussi à pitonner sur un microscopique téléphone intelligent? Peut-être pourrai-je enfin démêler les forfaits? Oh! dans très, très longtemps.

Bizarrement, tout ça me redonne espoir dans le genre humain!

Han, Madame?