Sexe: le merveilleux défi

Au Québec, ce fut la semaine de tous les scandales. Victimes à perte de vue, vedettes déboulonnées, empires anéantis, médias déconcertés: de partout fusaient des allégations d’inconduites, d’attouchements et d’agressions sexuelles ayant mené à du harcèlement et à de l’abus de pouvoir. La société distincte a été pognée les culottes baissées.

Ce fut aussi la semaine des z’experts en scandales éthiques, psychologiques, médiatiques, juridiques et même humoristiques. Un cortège de bonnes âmes essayant d’expliquer, de comprendre, de se distancier, ou de dénoncer ces comportements qui révèlent le côté sombre de la vie quand s’entortillent de manière perverse relations humaines et rapports de pouvoir.

Ce fut également la semaine de la justice populaire, aussi appelée vindicte, ou vengeance. Ça y allait fort dans le commentaire du genre «stépouvantabe!», «pandélé!», et autres objurgations, souvent teintées d’homophobie et d’intimidation.

L’avalanche de mots, d’euphémismes et de sophismes à laquelle donnent lieu ces révélations semblent conforter la foule en lui donnant, par un effet incantatoire, le sentiment de porter un jugement éclairé sur la question.

Après «la Liberté guidant le peuple», c’est «la Logorrhée guidant le peuple»!

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Mais cette parole en pagaille n’a rien à voir avec la Justice, celle avec un grand J, celle dont nous proclamons pourtant les vertus, dans ce pays que nous aimons présenter comme un État de droit le reste du temps, quand nous rangeons nos fourches et éteignons nos bûchers.

Justement, ce fut aussi la semaine de la dénonciation du système de Justice et de ses agents policiers qui ne feraient pas suffisamment preuve d’empathie et d’empressement envers les victimes. Victimes que, par ailleurs, ces institutions ne croiraient pas toujours sur parole, ajoutant l’insulte à l’injure, la honte à l’opprobre.

L’hystérie collective ne protège pas les droits individuels. En revanche, elle révèle quelles sont les véritables assises morales de notre société, démasquant du coup la permissivité tous azimuts dans laquelle nous baignons en confondant allègrement ouverture d’esprit et préjugés, acceptation et tolérance.

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Certes, il faut quand même reconnaître que nous avons fait du chemin en matière de mœurs depuis l’époque où tout ce qui touchait à la sexualité était un vice appelé luxure menant tout droit en enfer.

Celle où la danse était une tentation du diable, celle où les baisers prolongés provoquaient la grossesse, celle où la masturbation rendait sourd. Celle où le sexe était tabou jusqu’au mariage: on n’en parlait pas avant le mariage; et après le mariage, on n’en parlait plus!

Et puis, un jour, est-ce l’effet des girations pelviennes d’Elvis, l’effet des extases psychédéliques, l’effet du baby-boom, ou l’effet d’un concile œcuménique par lequel l’Église semblait elle-même se remettre en question, toujours est-il qu’on a tout envoyé ça par-dessus bord. En jetant le bébé avec l’eau du bain.

Par ici Woodstock, la pilule, l’amour libre, les cheveux longs, si bien célébrés dans LA comédie musicale du temps: Hair.

Depuis, on chemine cahin-caha sur la route du Temps. On a remplacé le sens du sacré par celui de la consommation. À tel point, qu’on a transformé le paradis terrestre en dépotoir sidéral.

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Et on a fait sauter le tabou sexuel. On aime qui l’on veut, on épouse qui l’on aime. L’État autorise l’avortement, la science perfectionne l’arsenal contraceptif, et on vend des produits pour requinquer la libido. Parallèlement, on fait progresser la médecine de la reproduction.

Quand le clonage humain sera bel et bien en place, on n’aura même plus besoin de voir soi-même à la reproduction de l’espèce. Avec le temps, on pourra enfin s’envoyer en l’air comme Dieu et Déesse, créateur et créatrice du monde. La boucle sera bouclée.

C’est du moins ce que l’on croit parce qu’aujourd’hui la sexualité occupe autant de place dans notre société que la religion autrefois. Et on ne va certainement pas s’en plaindre puisque la sexualité est le moteur même de notre existence.

Toutefois, on a encore du chemin à faire pour dépatouiller la dimension sexuelle de nos vies d’éléments qui n’ont rien à voir avec cette sexualité: la politique, la religion, le pouvoir, la culpabilité, le tabou.

Et c’est par l’éducation, il me semble, que l’on doit passer pour faire en sorte que les générations futures ne soient pas forcées de se colleter et de se débrouiller avec la sexualité comme les générations actuelles et antérieures qui n’ont pas eu accès à une information et à des ressources appropriées.

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Je traîne encore comme un stigmate les propos d’un prof de «religion et sexualité» du temps du collège, qui nous enseignait littéralement que l’homosexualité était une maladie – honteuse, il va de soi!

Entendre de tels propos au moment même où j’étais hanté par l’idée du suicide justement parce que je découvrais avec horreur que j’étais homosexuel, ce fut un supplice.

Certes, cet homme était un ignorant qui trimbalait ses préjugés sous sa soutane, mais il m’a fallu des années de thérapies pour me déprogrammer de toute cette merde faussement religieuse et faussement pédagogique.

C’est pourquoi je suis pleinement convaincu que les écoliers et les élèves d’aujourd’hui devraient pouvoir bénéficier à l’école des lumières de personnes compétentes en la matière pour les accompagner dans leur questionnement sur la réalité sexuelle, une réalité qui s’impose à nous tous et toutes, hétéros ou homos, qu’on le veuille ou non.

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Depuis une semaine, on entend souvent des commentaires à l’effet que les réactions aux scandales sexuels qui défraient actuellement la manchette au Québec sont tellement fortes que la situation ne pourra que changer pour le mieux.

Je le souhaite vivement, mais permettez que j’en doute un peu. Ce qui permettrait d’espérer un réel changement de paradigme face à la sexualité, ce serait d’élever et d’éduquer des enfants pour qui la sexualité ne signifiera pas «problème à résoudre» mais plutôt «réponse heureuse à la vie».

Mais on ne pourra relever ce merveilleux défi qu’en reconnaissant nos lacunes en la matière et en troquant nos préjugés contre la vérité. Faudrait savoir si nous en sommes capables.

Han, Madame?