La maison de verre

La terre a tremblé – c’est le moins que l’on puisse dire – à la suite des scandales à caractère sexuel qui ont ébranlé les colonnes du temple dans le sacro-saint milieu du showbizz québécois. Est-on en train de vivre dans ce petit monde fermé et nombriliste ce que le sport a lui-même encaissé à la dure il y a quelques années?

Chose certaine, la communauté sportive a tout intérêt à faire profil bas devant cette situation pour le moins dérangeante. Pas question de se péter les bretelles et d’aller dire «Lalalère! Bien fait pour vous!». Qu’on se garde une grosse gêne, svp!

Parce qu’il y a quelques années – et ça ne fait pas si longtemps -, c’était à son tour d’être éclaboussée par de telles histoires d’horreur, alors que des personnes – entraîneurs, dirigeants et bénévoles – en situation d’autorité sont parvenus à assouvir leurs bas instincts et à tripoter, certains pendant des années, de jeunes enfants vulnérables.

Le cas le plus connu a certainement été celui de Graham James, cet entraîneur qui a abusé sexuellement de plusieurs jeunes joueurs, dont les futures vedettes de la LNH Sheldon Kennedy et Theoren Fleury.

Vous n’avez qu’à faire une petite recherche sur internet et vous trouverez des cas semblables par dizaines, dont certains tout près de chez nous.

Il y a tout intérêt à rester humble et à éprouver de la compassion pour les victimes.

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À l’instar de ce qui s’est passé la semaine dernière au Québec, ç’a commencé par une dénonciation, puis ç’a fait boule de neige pour se transformer en avalanche qui a enseveli le milieu sportif.

D’abord, un fort sentiment d’incrédulité a circulé. Comment un bon bénévole, connu de tous, a-t-il pu faire une chose pareille? Était-ce une histoire purement inventée de toutes pièces par un adolescent en manque d’affection?

Puis les dénonciations se sont multipliées. Les langues se sont déliées. Ce que nous croyions tous au départ comme quelques rares cas isolés s’est transformé en purge – méritée, admettons-le – de tout un système qui misait sur la culture du secret, de la honte et de la complicité pour opérer macabrement en douce.

Il le fallait, car nous devions crever cet abcès puant et dégoulinant des agressions sexuelles dans le milieu sportif. Même s’il y a eu quelques dérapages, car certains ont fait l’erreur de mettre tout le monde dans le même panier, ce qui a causé tout autant de dommages que les faits avérés.

Il fallait surtout un énorme courage chez ces jeunes victimes et leurs familles pour lancer la pierre sur cette maison de verre et pour s’opposer aux coutumes troublantes d’un monde très sectaire et protectionniste. Car non seulement ces actes se perpétraient à l’insu de tous, il y avait aussi cette loi du silence qui unissait, dans un pacte malsain, les proches de l’agresseur. On le savait, mais on ne parlait pas.

Heureusement, le milieu sportif n’a pas choisi de fermer les yeux sur ce qui se passait. Il a procédé à un nettoyage en règle en chassant ces individus aux comportements sexuels louches de ses vestiaires et de ses aires de jeu.

Cela n’a pas été facile, certes. Mais à mesure que les témoignages s’accumulaient, il fallait se rendre à l’évidence qu’il y avait un problème grave. On avait affaire à des personnes qui nous paraissaient au-dessus de tout soupçon, des gens qui donnaient de leur temps sans compter les heures à la cause d’une équipe de hockey ou de baseball. Lui, un agresseur? Impossible, voyons!

Et pourtant…

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Ce qui s’est passé à cette époque dans le milieu sportif – et ce qui se passe aujourd’hui dans le domaine culturel – est un peu de notre faute.

Nous avons fait confiance à des individus. Tellement que nous les avons placés sur un piédestal. Nous les avons idolâtrés, en quelque sorte, parce qu’ils offraient de leur plein gré leur temps et leur savoir à nos enfants qui désiraient tant chausser les patins, tenir un bâton de hockey ou un gant de baseball.

Ils ont diverti nos enfants, pendant que les parents, assis en tant que spectateurs, croyaient que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Nous avons été aveugles.

Jusqu’au jour où on a senti chez ce même enfant une réticence. C’était passager, croyait-on. On n’avait qu’à le forcer un peu. Mais sans le savoir, on le dirigeait directement dans la gueule du loup.

Quand l’enfant a commencé à en parler, nous n’avons pas tout de suite écouté, jusqu’au moment où ça devenait un problème plus sérieux: un enfant renfermé, des notes scolaires en baisse, un changement de comportement inquiétant…

Puis nous nous sommes enfin ouverts les yeux, en se demandant pourquoi nous ne l’avons pas fait plus tôt.

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Peu importe le milieu, les comportements d’inconduite et d’agression à caractère sexuel n’ont plus leur place. Ils ne l’ont jamais eus, d’ailleurs.

Nous avons fait le ménage dans le sport, même si nous avons dû parfois en payer le prix fort. Aujourd’hui, grâce à de nouvelles règles d’éthique, un recrutement plus serré des bénévoles et une meilleure conscientisation, nous pouvons donner à nos enfants un environnement de développement sain, autant gratifiant que sécuritaire. Évidemment, nous ne sommes pas à l’abri d’un prochain scandale. Mais au moins, nous possédons maintenant des outils pour éviter que ça se reproduise.

Mais le meilleur moyen d’éradiquer ce fléau, c’est encore de le dénoncer. Non seulement en écrivant des chroniques, mais en ayant le courage de reconnaître et de freiner un comportement fautif, même si ça vient d’une personne que l’on croyait digne de confiance et au-dessus de tout soupçon.

Cet abus de pouvoir doit s’arrêter une fois pour toute. Soyons vigilants. La maison de verre est détruite. Reconstruisons-la avec des matériaux plus solides.