Élégie pour une laveuse

Priscilla m’a lâché. Depuis un quart de siècle, on lavait notre linge sale en famille. On partageait de grosses brassées de guenilles – qu’on appelle «brayons», en Acadie – et on se comprenait. À l’essorage, je l’entendais rire jusque dans le salon. Nous avons vécu une idylle parfaite.

J’ai même formulé le vœu qu’elle me serve d’urne funéraire. C’est vous dire l’impact que Priscilla a eu sur ma vie! Mais je me suis ravisé lorsque j’ai vu mon frère se désâmer comme un diable dans l’eau bénite pour la sortir de sa niche dans la salle de bain. Finalement, pour l’urne funéraire, un sac de recyclage fera l’affaire.

Même un banal sac de papier suffirait. Ce serait particulièrement d’adon parce que du papier, j’en ai à la grandeur de la maison. Un fatras accumulé depuis plus de cinquante ans et qui dort dans des boîtes. Je suis une archive ambulante.

J’ai probablement la moitié des forêts du Niou-Brunswick dans mes cartons!

Quelqu’un cherche du papier pour allumer son poêle à bois?

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Bon, je rumine sur cette paperasse, mais je dois m’occuper de la laveuse. Je dois surtout en acheter une autre!

Quelle marque? Quel modèle? Quel prix? Et me voilà plongé dans les affres du questionnement.

Le réparateur d’électroménager venu administrer les derniers sacrements à Priscilla m’a quasiment fait jurer sur la Bible d’acheter un modèle à entraînement direct – qu’on prononce «direct drive» à Moncton – parce que l’autre système ne vaut pas de la bouse de vache, dixit-il, pour employer un euphémisme agricole sans glyphosate.

Comme j’ignorais absolument qu’il existât différents types de moteur de laveuse, il ne m’en fallut pas plus pour me convaincre qu’il avait raison. Et je me suis illico transmuté en apôtre du modèle à entraînement direct, à la manière de ces insupportables convertis de fraîche date qui, tout ignorants qu’ils soient, deviennent plus catholiques que le pape.

Finalement, grâce à mon ange gardien, j’ai trouvé une laveuse. Exit Priscilla et bienvenue Alléluia! J’espère qu’elle s’entendra bien avec Quentin, le sèche-linge, qu’on appelle affectueusement la «chesseuse». Il a l’âge vénérable de Priscilla, mais il garde la forme. Pour le moment…

Afin de célébrer dignement le charivari domestique causé par l’arrivée d’Alléluia, je fais repeindre la salle de bain: un dense bleu-assomption d’un côté et un léger bleu-immaculée-conception de l’autre! Idéal pour le transit contemplatif et la méditation probiotique.

Ciel, c’est un oratoire!, direz-vous.

Oui, Dieu est partout, non?

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Bon, cela dit, arrivé à cette étape de la chronique je devrais enfin commencer à vous parler du sujet que je voulais aborder cette semaine, c’est-à-dire: le gouvernement libéralo-conservateur provincial.

J’espère que vous me pardonnerez ma digression initiale qui nous a fait passer de la salle de bain au ciel, via l’assomption de Priscilla, mais le journal m’a embauché pour vous parler de tout et de rien, un principe que j’adore, et je ne voulais pas manquer à mes obligations liturgiques et professionnelles.

Donc, retour au Gallant gouvernement. On pourra dire qu’il nous en a fait voir de toutes les couleurs dernièrement!

Déjà que le premier ministre s’est marié! Je n’ai malheureusement pas pu assister aux noces parce que, bizarrement, je n’ai pas encore reçu mon carton d’invitation. De toute évidence, Poste Canada ne s’améliore pas. Zut!

Dire que je m’étais acheté un bel ensemble transgenre en paillettes arc-en-ciel pour l’occasion et que je voulais offrir en cadeau aux tourtereaux un beau gros sac de farine à ployes. Le monde du Madawaska sontaient ben fiers de leu’ sarrasin! Après tout, c’est le meilleur au monde. Hum, miam, miam, miam!

Je profite quand même de ce moment étincelant pour souhaiter aux nouveaux époux tout le bonheur que leur amour peut leur apporter et toute la joie que la vie peut leur donner! L’amour, c’est la suite du monde! Aimez-vous, aimez-vous, le monde ne s’en portera que mieux!

Je leur souhaite également beaucoup de merveilleux enfants, ne serait-ce que pour améliorer le taux de natalité de la province. Un p’tit Rino, peut-être? Croyez-le ou non, il paraît que ce magnifique prénom japonais revient en force! Holé que ça ferait une belle promesse électorale!

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Parlant élection, certains ont joliment eu peur quand le Gallant premier mari est allé visiter sa lieutenant-gouvernante! On pensait que c’était pour les élections, mais non, il était simplement allé quérir sa recette de punch royal. Fiou!

C’est cette recette qu’a livrée la Nounou provinciale, le lendemain, à l’Assemblée législative.

Cette recette de punch royal, communément appelée «discours du Trône», est généralement un condensé des anciennes erreurs que le gouvernement veut se faire pardonner (genre: on s’est trop fié aux mirages d’Énergie-Est, mais ils ont disparu…) et des nouvelles mesures qu’il entend mettre de l’avant pour se racheter (genre: on attend les fonds fédéraux pour les infrastructures!).

Manque de chance, La Presse canadienne révélait lundi que le fédéral «reporte à plus tard des dépenses d’infrastructures d’une valeur d’environ 2 milliards»…

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Ce punch royal est concocté en prévision des élections. Les élections, c’est comme une grosse brassée de couleurs: pas mal de bleu et de rouge, un peu d’orange et de vert. Faut surtout éviter de mettre de l’eau de javel là-dedans!

L’eau de javel, on garde ça pour les brassées de blanc, souvent urgentes, telles que blanchir des réputations de députés, blanchir des pratiques controversées de fonctionnaires, blanchir l’aura magané du gouvernement – face aux petites entreprises, mettons. On sait, par exemple, que le bleuet, ça tache en titi!

Perso, je rajoute toujours une goutte de bleu à laver. Après, le blanc étincelle!

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Finalement, tout est bien qui finit bien et, dans cette chronique du moins, le Gallant gouvernement est réélu, grâce aux francophones convaincus que dans le cœur de chaque Acadien sommeille un ti-Louis Robichaud qui attend son heure. Faut juste y croire. Allez, Brian, t’es capable!

Sur ce, je vais pieusement faire une brassée de couleurs dans l’antichambre du paradis! Le bonheur, vous dis-je. Alléluia!

Han, Madame?