Dans un monde parfait…

Dans un monde parfait, nous n’aurions pas à nous soucier des gaz à effets de serre ni du cancer. Nous profiterions de ce que la nature nous donne et nous ferions attention à elle en retour. On ne paierait que l’impôt nécessaire, nos soins de santé seraient garantis sans qu’on ait besoin de se battre pour les services et nos gouvernements décideraient en fonction du bien-être de la collectivité, et non en pensant à leur prochaine réélection. Donald Trump ne serait pas président des États-Unis aussi. Et notre élite sportive vivrait bien de ses victoires.

Mais voilà. Nous sommes au Nouveau-Brunswick. La réalité est tout, sauf ça.

On vient de péter votre balloune, n’est-ce pas?

Chez nous, nos athlètes élites amateurs doivent souvent vivre d’air pur et d’eau fraîche, à accumuler de belles médailles brillantes et semblables d’une ville à l’autre qui termineront leur course dans une boîte dans un quelconque garde-robe sombre, ainsi qu’à sortir constamment la carte de crédit pour obtenir l’équipement adéquat ou pour s’inscrire aux compétitions majeures.

C’est comme ça que ça fonctionne et, malheureusement, ce n’est pas prêt de changer.

Tout le monde vous le dira: à part les professionnels grassement payés et qui ne représentent à peine qu’un pour cent de taux de réussite, on ne fait pas du sport pour faire de l’argent, encore moins terminer l’année kif-kif.

Le sport est certes un investissement personnel important, qui nous inculque des valeurs de vie positive qui nous suivront pour le reste de notre vie, mais il demeure une dépense – parfois fort onéreuse – du point de vue strictement financier, spécialement chez l’élite.

Parlez-en aux parents… Parlez-en aux athlètes…

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Il y a quelques jours, Alexandre L’Heureux a décidé qu’il ferait sa part afin de remédier à la situation. Il organise, pour la fin du mois, une course de 5 kilomètres à Fredericton uniquement réservée à l’élite.

Pour y participer, il faut y avoir atteint des standards de temps bien précis: 18 minutes chez les hommes et 21 minutes chez les femmes. Autant vous le dire tout de suite: c’est rapide.

Des bourses importantes sont rattachées à cet événement: 1000$ pour les gagnants masculin et féminin, 250$ pour une deuxième place et 150$ pour une troisième, sans oublier quelques bonis intéressants, comme la chambre d’hôtel fournie pour les compétiteurs.

Vous aurez rapidement compris que cette course n’est pas pour Monsieur et Madame Tout-le-monde. On ne parle plus des coureurs du dimanche, là, ceux qui enfilent les souliers pour aller jogger pendant une heure dans le parc d’à côté. C’est une sorte de championnat de fin de saison pour les meilleurs de la profession avec, en prime, un joli petit magot.

Voilà pour l’idée. Très bonne, soit dit en passant. On va décider du meilleur parmi les meilleurs. Comme l’a dit Greg Sawyer dans nos pages, ce sera leurs Jeux olympiques. Ça promet. Il ne serait pas surprenant que des records tombent.

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Cependant, il s’en est suivi un débat dans le milieu du sport, à savoir que si c’est bon pour la course, pourquoi ne pas le faire dans les autres disciplines. Ce serait logique, non?

Sans le vouloir, Alexandre L’Heureux a peut-être ouvert un panier de crabes. Son projet est fort louable et il s’agit certainement d’un cadeau inespéré pour le milieu de la course élite dans la province, mais comment ce genre de rendez-vous peut-il devenir la norme – peu importe le sport pratiqué – et non une exception?

Comprenons-nous bien. Toutes ces organisations, menées par des bénévoles exceptionnels, ont tout notre appui afin de poursuivre leur engagement d’accorder à la population des épreuves présentées à intervalles réguliers et qui servent souvent de moyens de financement pour des oeuvres caritatives qui en ont bien besoin. Courir pour lire en est un bel exemple.

La masse demeure active – et sans la masse, pas d’élite, c’est bien connu -, de belles sommes d’argent vont à des causes nobles et l’élite, présente parce qu’il n’y a pas d’autres moments de se rencontrer, en profite pour se mesurer dans des conditions pas trop contraignantes.

Mais l’élite a également besoin, de temps à autre, de se frotter à l’élite dans un environnement construit pour elle et avec des incitatifs intéressants, autres que de belles médailles. C’est là qu’Alexandre L’Heureux marque un point important.

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Mais le Nouveau-Brunswick étant ce qu’il est, ce n’est pas demain la veille que nous verrons naître des circuits de courses ou de tournois élites. Ça prendrait des organisations rodées, la sollicitation auprès des entreprises commanditaires serait continuelle et il y aurait toujours le risque qu’un tel projet se tourne contre ses auteurs: faire fuir la masse. Car sans la masse…

Sans oublier que les coureurs d’élite – puisque c’est d’eux qu’il s’agit dans cette aventure – ne sont pas tout à fait à plaindre.

Ils mettent souvent la main dans leur porte-monnaie pour sortir plusieurs centaines de dollars pour de l’équipement de pointe – allez voir le prix des souliers de course ou encore celui du survêtement de natation et des vélos de compétition que tous les participants utilisent en triathlon. Ça demeure un choix, c’est vrai. Mais s’ils le font, c’est en toute connaissance de cause et c’est qu’ils en ont les moyens, parce qu’un équipement qui n’est pas à la fine pointe peut signifier la différence entre la victoire – et toute l’exposition qui va avec – avec une cinquième place qui personne ne remarquera.

Alors, les prix monétaires que va offrir Alexandre L’Heureux dans son projet – même si c’est un bon début – sont tout aussi symboliques que les bourses des courses populaires et ne couvriront certainement pas les dépenses d’une saison de compétition d’un Lee Roy, d’un Paul Gallant, d’un Jean-Marc Doiron, d’un Greg Sawyer, d’une Anouk Pelletier ou d’une Laura Dickinson et de tous ceux et celles qui excellent.

L’idéal serait de réfléchir à un système uniforme un peu plus généreux de bourses de performance pour ceux et celles qui veulent faire du sport d’élite leur objectif principal. Travailler sur un pourcentage minimum – certains proposent de 10 à 15% – des montants des inscriptions remis aux vainqueurs, par exemple, serait-il pensable? Les champions seraient davantage motivés et on garderait l’intérêt pour la masse. Car sans l’élite, il n’y a pas de masse, c’est bien connu. Et sans l’élite, il n’y a pas de visibilité, ne l’oublions pas.

Ce serait un bon point de départ de réflexion, non?

Parce que dans un monde parfait…