L’intérêt n’est pas toujours dans l’intérêt de l’élève

En 1895, le philosophe et pédagogue américain John Dewey écrivait au sujet de l’intérêt. Il réagissait à une controverse dans les milieux de l’éducation. Deux idées s’opposaient. Certains affirmaient que l’école devait présenter la matière d’une manière à susciter l’intérêt des élèves. D’autres doutaient que tout ce qui devait être appris pouvait être intéressant et qu’il valait mieux mettre l’accent sur l’apprentissage de l’effort.

Le débat était en effet très fascinant. Les partisans de l’effort étaient d’avis que les artifices pour rendre les connaissances intéressantes détournaient l’attention des élèves. Pour eux, qu’on entoure de fleurs et d’oiseaux l’apprentissage d’un calcul ne peut que déconcentrer l’élève et l’éloigner du raisonnement mathématique.

Pour les partisans de l’intérêt, l’attention spontanée d’un élève est un puissant moteur pour l’apprentissage. Ils avancent même que l’enfant reconnaît rapidement quand il s’agit d’une tâche perçue comme un fardeau. Dans ce cas, dès qu’il en aura l’occasion, l’enfant retournera toute son énergie vers ce qui l’intéresse.

En relisant ce texte vieux de 122 ans, je suis encore étonné de son actualité. En fait, Dewey serait sans doute captivé par le phénomène des technologies et de tout ce qui stimule l’attention des élèves, évidemment, mais aussi des adultes. Il y a tout un commerce qui entoure notre attention. Sera riche celui ou celle qui saura capter le plus grand nombre de paires d’yeux!

Les publicitaires veulent notre attention et celui des enfants. Les concepteurs d’applications pour tablettes et téléphones intelligents maîtrisent de mieux en mieux la psychologie humaine afin de renforcer (ou récompenser) les comportements voulus. Et les différents médias sociaux souhaitent nous intéresser afin de conserver notre attention le plus longtemps possible.

L’enseignant se trouve bien démuni devant cette compétition. Comment peut-il rivaliser contre des divertissements aussi attirants et… divertissants? Essayer de rivaliser sur le même terrain que le marché du divertissement me semble un combat perdu d’avance.

À l’époque, Dewey pensait que les deux camps étaient dans l’erreur. On n’a pas à cultiver l’effort. On n’a pas, non plus, à attirer l’attention de l’élève avec des artifices. Apprendre, ce n’est ni du divertissement ni une corvée. Apprendre, pensait-il, c’est se réaliser soi-même, c’est atteindre la pleine grandeur de son potentiel.

Tout comme le corps qui grandit n’a pas besoin d’une récompense extérieure, l’esprit qui croît (growth) trouve la satisfaction dans son épanouissement. Or, l’enfant ignore ce potentiel. Il doit être accompagné pour le découvrir. C’est là le rôle des parents, mais aussi de l’école qui pourrait présenter un environnement riche en expériences diversifiées qui permet à l’élève de découvrir son potentiel.

Ce n’est donc pas l’amour du plaisir que l’école doit tenter de développer chez l’élève. Si l’éducateur doit rendre un objet d’étude artificiellement intéressant, soutient Dewey, c’est qu’on n’a pas réussi à présenter en quoi l’apprentissage est dans l’intérêt de l’élève.

Par exemple, il pourrait être ardu d’apprendre la langue russe dans un contexte comme celui d’une salle de classe. Mais, une fois à Moscou, il sera sans doute dans l’intérêt de n’importe qui d’apprendre la langue.

L’apprentissage, dans cette logique, consiste à se développer dans la continuité. Il s’agit d’une recherche de ce qui permet notre épanouissement dans toutes les composantes de notre être. Pour ce faire, il ne faut pas déconcentrer l’élève. Il faut plutôt l’habituer à accorder une valeur et à porter son attention sur ce qui le fait grandir et non sur ce qui le divertit et l’attire vers des buts et intérêts extérieurs à lui-même.