Le poids des chiffres

Nous sommes entourés de chiffres: notre compte de banque, le numéro civique de notre maison, le kilométrage de notre auto, l’heure affichée sur notre montre…

Parfois, ils nous rendent heureux. De temps à autre, ils nous attristent. Mais une chose est certaine: ils ont une influence continuelle, à la limite sournoise, sur notre vie. Tellement en fait qu’ils sont devenus les disciples indéfectibles d’un monde de plus en plus axé sur la performance.

Les chiffres sont indispensables, spécialement dans le sport, qu’il soit pratiqué pour notre bon plaisir personnel ou encore pour établir une hiérarchie dans l’élite.

Parce qu’ils permettent la comparaison, parce qu’ils sont utiles pour une évaluation ou encore parce qu’ils classent selon un rang prédéterminé, les chiffres sont pesants. Et il arrive qu’ils fassent peur.

Le sport ne vit – malheureusement, diront certains… – que par les chiffres.

Ils signifient la victoire (les deux points au classement en jeu dans un match de hockey), ils démontrent la vitesse (le record du 100 mètres d’Usain Bolt à 9s58c ou encore le 5 km de Geneviève Lalonde couru sous la barre des 15 minutes pour la première fois chez les femmes au Nouveau-Brunswick lors de l’événement Courir pour lire en octobre), ils établissent un rang (le Canadien n’est pas encore parmi les équipes qualifiées en séries dans l’Association de l’Est de la LNH), ils parlent de force (ces hommes et ces femmes qui soulèvent des centaines de kilos dans différents concours).

Sans les chiffres, il n’y a pas d’histoire humaine. Grâce à eux, on peut déjà classer Lalonde parmi les meilleurs athlètes acadiens de l’histoire. Ou encore s’étonner que les Wildcats de Moncton continuent de mener la division des Maritimes dans la LHJMQ. Sans les buts et les passes – d’autres chiffres forts importants -, qui se soucieraient de Mika Cyr? Sans les chronos, parlerait-on de Lee Roy?

Les chiffres ont un poids si lourd que nous ne pouvons faire autrement que de les respecter.

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Évidemment, les médias jouent le jeu des chiffres. C’est le cas dans tous les domaines, mais c’est encore plus frappant dans le sport.

Nous plaidons coupables d’alimenter cette vénération. Dans nos reportages sur différents athlètes de la province se cachent des performances qui ne sont qu’une série de chiffres qui nous permet de les comparer aux meilleurs de la profession.

Chaque jour, nous publions une foule de statistiques. Pris un à un, chacun de ces chiffres ne veulent pas dire grand-chose. Mais placés dans un contexte précis, ils prennent un sens aigu d’analyse, au point où ils peuvent, à eux seuls, signifier une place sur un premier trio, le choix d’un quart partant, le positionnement dans un bon couloir de course ou de nage.

À l’inverse, les chiffres, démunis d’âme, sont sans pitié. Ils sont cruels. Ils peuvent congédier un entraîneur. Ils peuvent reléguer une performance au pied du podium. Ils peuvent faire débouler un athlète à des échelons qui le privera de précieuses subventions.

Par exemple, prenons au hasard un 4 et un 5. Que veulent-ils dire? Absolument rien. Mais plaçons-les comme suit: Canadien de Montréal 4, Coyotes de l’Arizona 5. Ils prendront alors toute leur signification…

Ils peuvent faire très peur, d’une autre façon. Parce que nous nous en servons continuellement peu importe le sport, ils peuvent aller jusqu’à enlever la motivation d’un jeune à pratiquer une activité physique. Les chiffres peuvent entraîner la honte d’un poids trop élevé par exemple, le découragement de ne pas avoir suffisamment fait baisser le pèse-personne ou encore le sentiment de rejet quand on est évalué comme le moins bon d’une équipe, qu’on est choisi en dernier et qu’on finit par réchauffer le banc.

Autant ils nous font découvrir de beaux talents, autant ils stigmatisent ceux et celles qui ne peuvent suivre la cadence.

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Le sport peut-il survivre sans les chiffres?

Bonne question. La première réponse qui nous vient à l’esprit, c’est non.

Évidemment, pour le sport de compétition et d’élite, ils sont les pièces maîtresses d’un immense casse-tête régional, provincial, national ou encore mondial qui s’emboîtent selon une multitude de variables que sont nos propres performances – que l’on peut contrôler – et celles de nos adversaires ou coéquipiers – que nous ne pouvons pas contrôler. Nous en aurons un très bel exemple aux prochains Jeux olympiques d’hiver, dans à peine quatre mois, à Pyeongchang, en Corée du Sud.

C’est ce qui fait aussi la beauté du sport. Il nous montre constamment, grâce aux chiffres, un visage différent.

Alors, posons la question autrement: peut-on réduire leur influence, afin de permettre à plus de gens de pratiquer une activité physique sans avoir à se soucier constamment ou à s’inquiéter d’un classement, d’un chrono ou d’une quelconque performance qui en vient à étouffer?

La réalité est que nous le voyons tous les jours sans nous en rendre nécessairement compte: des jeunes qui jouent dans une cour d’école, les élèves qui s’initient à divers concepts dans les cours d’éducation physique, des adultes qui marchent dans de beaux sentiers boisés, qui font du jogging ou du vélo sur les pistes cyclables.

Certes, il y a – et il y aura toujours – un engagement de chiffres divers dans de telles activités. Mais ça passe bien après le simple plaisir de bouger et d’adopter de bonnes et saines habitudes de vie.

Oui, les chiffres ont un poids sur tout ce que nous faisons. Mais il est bon parfois, grâce au sport, de les tasser sur la voie de sortie, le temps de retrouver un peu un sens plus humain à notre vie.