À l’occasion d’un jubilé dans l’Église, la tradition veut que divers groupes se rendent en pèlerinage à Rome pour faire les démarches de l’année jubilaire: passage de la porte sainte, confession, prières, rencontre avec le pape, etc. Ainsi, il y a le jubilé des familles. Celui des séminaristes. Celui des catéchètes. Celui des mouvements ecclésiaux. Et j’en passe.

L’an dernier, à l’occasion de l’année de la miséricorde, une initiative du pape François en a surpris plusieurs. Aux groupes traditionnels de pèlerins, il tenait à inviter un groupe en particulier. Il a donc convoqué du 11 au 13 novembre plus de 6000 personnes en situation de précarité: des sans-abris, des personnes avec un handicap profond, des gens purgeant des peines sévères, etc. Ce jubilé a réjoui le pape. Il a voulu lui donner des suites.

Un an après cet événement inédit, la «Journée mondiale des pauvres» est instituée par François. Elle aura lieu chaque année lors du 33e dimanche ordinaire du temps de l’Église (fin novembre). Cette année, elle a lieu demain.

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Dans son message pour cette première journée des pauvres, le Saint-Père invite à un renversement de perspective. Pour lui, ce ne sont pas uniquement les pauvres qui ont besoin de nous, mais c’est aussi nous qui avons besoin des pauvres. Ce qui lui fait dire: «Les pauvres ne sont pas un problème: ils sont une ressource où il faut puiser pour accueillir et vivre l’essence de l’Évangile».

Cela ne doit pas être vu comme une démission de la part de l’Église et de son chef spirituel pour repousser les limites de la pauvreté. Au contraire! C’est plutôt une nouvelle manière de voir les pauvres. Ils ne sont pas que les bénéficiaires de la générosité ponctuelle de la plupart d’entre nous qui nous donnons bonne conscience en ouvrant notre portefeuille et notre garde-manger lors la guignolée. Les pauvres invitent à une rencontre authentique avec eux pour que le partage mène à une solidarité qui puisse devenir un style de vie.

Les pauvres peuvent nous guérir de nos égoïsmes si nous nous approchons d’eux. Si nous les mettons de côté, c’est parfois un signe de notre refus de se voir tel qu’on est. Lorsque la santé et les moyens nous le permettent, nous préférons faire comme si nous étions indépendants. Or, nous avons besoin des autres pour bien vivre.

Ceux que nous percevons comme faibles ou marginaux sont puissants. Ils mettent notre monde à l’envers parce qu’ils nous interpellent à nous détourner de nos désirs de réussite personnelle et de pouvoir au profit du désir de vivre une solidarité effective avec les autres. Les pauvres nous aident à devenir plus humain et chrétien. Ils éveillent l’amour, la bonté et la compassion, qui sont les marques de Dieu en nous. Ils nous rapprochent de notre ressemblance avec Jésus, le pauvre par excellence.

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En regardant autour de moi les personnes qui œuvrent avec et pour les pauvres, je découvre des gens qui ont l’authenticité de l’Évangile. J’ai un profond respect pour ces serviteurs dévoués qui invitent à leur table des pauvres sans rien attendre en retour. J’ai une admiration sans borne pour ces militants qui vont au front pour dénoncer les injustices et humaniser nos structures étatiques et administratives. Je suis reconnaissant pour ces gens qui sont évangélisés par les laissés-pour-compte.

Le secret de la sagesse de ces maîtres en humanité? Je pense qu’on peut le trouver dans leur fréquentation des pauvres. Les gens qui fréquentent les pauvres viennent à adopter leur grandeur: «Pauvreté signifie un cœur humble qui sait accueillir sa propre condition de créature… elle est une attitude du cœur qui empêche de penser à l’argent, à la carrière, au luxe comme objectif de vie et condition pour le bonheur» (François).

Ces gens dévoués au service des pauvres existent dans votre entourage. Ces gens qui donnent généreusement d’une main et qui tendent l’autre. Ces gens qui travaillent à longueur d’année dans des banques alimentaires, des vestiaires, des cuisines collectives, etc. Ces bénévoles qui refusent de juger ceux qui ont eu des malchances dans la vie et qui se désolent de tant de préjugés à l’égard de la majorité pour les errements d’une minorité.

Ces gens ne font pas que soulager la faim et mettre un manteau sur les épaules des pauvres. Plusieurs militent pour des changements structurels. Je pense ici au Front commun pour la justice sociale et au Comité des 12. De véritables prophètes tenaces, insistants et persistants pour humaniser notre système. Des gens qui travaillent dans l’ombre pour défendre les moins nantis et changer les règles injustes et discriminatoires de l’État. Ces gens libres obéissent à leurs valeurs, au lieu de chercher à satisfaire des intérêts.

Un membre de ces regroupement exprime bien leur idéal: «Le progrès social étant le fruit de nombreux facteurs et de la contribution de plusieurs personnes, nous aidons l’État à accomplir sa mission. L’État dispose d’un arsenal que nous ne possédons pas, sauf que nous, nous avons un niveau de sensibilité qui lui manque, et sur ce plan, nous avons une longueur d’avance sur lui.» (Comité des 12, Triompher sans éclat, 2017).