L’envers du décor

La nouvelle a fait le tour du monde, mais ne s’est pas arrêtée longtemps parmi nous. Faut dire qu’on est entré dans cette période de l’année où l’on se lance dans les mamours de Noël. On n’a pas vraiment le temps de protester contre la vente d’esclaves en Libye.

C’est CNN qui a dévoilé cette cruauté humaine, récemment: des migrants africains noirs sont vendus aux enchères!

INCROYABLE en 2017, non?

Et pourtant, c’est bel et bien vrai.

Comme il se doit, les porte-parole d’États, de gouvernements, d’ONG, de médias, de religions – bref, de tout ce qui grouille et grenouille dans la conduite des affaires du monde – ont dénoncé ce crime odieux, le temps d’un téléjournal, promettant d’y mettre fin, évidemment.

Ce qu’il y a d’admirable dans l’humanité contemporaine, c’est sa capacité d’indignation. Mais ce qu’il y a de regrettable dans cette même humanité, c’est que cette indignation est souvent une valeur éphémère qui monte et descend à la Une des journaux, sur le modèle de la spéculation boursière.

On s’indigne le temps de digérer la nouvelle, de faire mine d’en saisir toute l’horreur, de soutenir haut et fort que cette abominable réalité ne restera pas impunie, et puis on passe à un autre appel.

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On laisse au pape et à d’autres pieuses personnes laïques, souvent issues de la gauche bien-pensante, le soin de poursuivre les lamentations médiatiques sur le sujet, afin de mobiliser le monde autour de cette «conversation», nouveau mot en vogue pour décrire les débats publics.

Car, vous l’aurez peut-être vous-même noté, de nos jours, dans les médias on fait beaucoup dans la «conversation». Pourquoi ce mot est-il apparu dans le décor comme un cheveu sur la soupe? Je sens qu’il cache un malaise.

Les débats publics sont de plus en plus acrimonieux, conséquence logique de l’extrême polarisation idéologique du discours public. Dans ce contexte, l’emploi d’un mot tel que «conversation» pour y faire référence est une forme d’atténuation de l’agressivité qui marque maintenant les échanges via les médias sociaux, ainsi que dans les médias traditionnels.

On fait semblant de «converser» pour cacher le fait qu’on se crie des bêtises!

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Le vocabulaire de la rectitude politique est une myriade infinie d’euphémismes très utiles pour décrire la réalité sans la nommer. Car le langage, outil de communication, peut aussi servir d’outil de propagande!

Dieu merci, dans le cas de la vente aux enchères de migrants comme esclaves, on utilise bel et bien les mots qu’il faut: vente aux enchères d’esclaves. Et non: «gala de l’emploi».

C’est déjà pas mal d’avoir assez de révulsion médiatique pour nommer «vente d’esclaves» cette ignominie, mais si nous n’y prenons garde, si nous faisons circuler la nouvelle comme un entrefilet dérangeant entendu pendant la chasse aux cadeaux de Noël, avant longtemps on entendra qu’il s’agissait, tout compte fait, de «recrutement de personnel», et on sera bien content de ne plus avoir à se préoccuper de ce dossier pendant qu’on enveloppe les cadeaux. Fiou!

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Je me relis et je ne sais plus trop ce que je suis en train de dénoncer. Une vente aux enchères d’esclaves noirs fuyant la misère de leur pays pour l’Eldorado européen ou l’engrenage d’un discours public qui nous entraîne vers la prostitution du langage?

Certes, je parle aussi du temps des Fêtes, parce que nous en sommes là dans le calendrier, mais finalement ça n’a rien à voir avec le moment de l’année où ça se produit. Et je comprends très bien que pendant l’effervescence de Noël on n’ait pas vraiment le cœur à débattre de ces questions. Oups, je veux dire: à tenir une conversation sur ces questions.

Et je suis conscient que si l’on tient tant à préserver la magie de Noël, avec ses retrouvailles et boustifailles, on doit être capable de placer un paravent entre la réalité telle qu’elle se vit ailleurs sur la planète et notre réalité bien à nous, celle qui s’épivarde en réjouissances et en bombance, histoire de respirer un peu après une année qui, comme chaque année, nous en a fait voir de toutes les couleurs. C’est parfait comme ça.

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J’ai cité l’exemple des ventes aux enchères d’esclaves qui ont encore lieu au moment même où vous lisez ces lignes. J’aurais pu rappeler le sort des milliers d’ enfants qui crèvent de faim chaque jour. Ou le drame des Rohingyas, minorité musulmane en Birmanie, pays bouddhiste, où ils sont considérés comme apatrides, et soumis à des exactions toutes plus infâmes les unes que les autres. «C’est un peu comme les Roms en Europe: un peuple sans État et qui n’a pas de droit de citoyenneté», déplorait déjà L’Express en mai 2012.

J’aurais pu évoquer la crise humanitaire qui s’annonce au Yémen, victime d’un blocus décrété par l’Arabie saoudite pour anéantir les sbires terroristes de l’Iran, ou les attentats et les rapts d’enfants au Nigeria par les terroristes salafistes de Boko Haram, ou la menace que fait peser sur nous tous le dangereux bouffon qui dirige la Corée du Nord, et celui, non moins dangereux, qui sévit, impénitent, au sud du 49e parallèle.

Mais tout cela ne changerait rien à la réalité.

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Je m’en veux presque d’écrire cette chronique à trois semaines de Noël. Mais partout où je regarde ces temps-ci, je vois la misère humaine étalée comme des guirlandes de lumignons des Fêtes au-dessus de nos têtes heureuses.

Même si ça brille dans mon cœur et que ça scintille devant mes yeux, c’est comme si je ne pouvais plus discerner que l’envers du décor.

Est-ce la désillusion d’un papi qui s’abreuve trop de médias? D’un vieux garçon qui se demande où cela nous mène? Est-ce le constat d’un poète solitaire qui insiste pour penser à l’humanité tandis que l’humanité s’envoie en l’air afin de ne pas ressentir sa déréliction, afin de ne pas penser à sa déshérence?

J’ai déjà écrit des chroniques plus comiques! Aujourd’hui, je vous invite à visiter l’envers du décor. Mais avant Noël, l’humeur fera place à l’humour. Promis.

Han, Madame?