Le Noël d’Antonio

Les élèves de la classe de Mme Ferrer savent maintenant que ses cours ne sont jamais banals. Depuis septembre, plus d’une fois se sont-ils retrouvés complètement déboussolés à la suite de discussions animées. Ce n’est pas qu’elles soient violentes ou orageuses. Mais tel le tonnerre, elles vibrent souvent au plus profond de l’âme.

L’activité de cette dernière semaine avant le congé de Noël se voulait légère. Les élèves devaient présenter, dans le cadre du cours de sciences humaines, les différentes façons de célébrer les fêtes de fin d’année selon les us et coutumes de nombreuses cultures à travers le monde.

Cette année, une discussion sérieuse s’imposa… justement comme le tonnerre. C’est que, toute la semaine, au fur et à mesure que chaque élève présentait le résultat de sa recherche, Antonio, un élève de la classe, ressentait une drôle de sensation germer en lui. Une sorte de malaise l’envahissait.

Quand arriva son tour, il ferma le projecteur et déposa ses feuilles de notes sur le pupitre devant lui. Nul besoin de mentionner que les élèves étaient bouche bée.

– Que se passe-t-il? pensaient-ils…

Après avoir regardé chaque élève de la classe un à un, Antonio s’exprima finalement :

– Je ne parlerai pas de la culture que j’avais choisie. Après avoir entendu tout le monde parler des célébrations des peuples de la terre, de la richesse de leurs croyances et de la beauté de leurs coutumes, je me demande bien quel est le sens de notre Noël, de nos festivités à nous…

Antonio poursuivit sa pensée dans une discussion qu’il anima avec les élèves de la classe. Du sens de donner des cadeaux, de la joie des rencontres en familles et avec les amis, on aborda bien évidemment cette idée que trop souvent, la période des fêtes est devenue la célébration de la consommation ou de la surconsommation.

Les élèves remarquèrent que l’espoir est ce qui est commun à toutes les fêtes de par le monde. Au plus profond de la longue nuit stérile du solstice d’hiver, il y a un lendemain tant espéré qui mène aux jours fertiles de l’autre solstice.

– Mais la surconsommation, s’exclama Audréane, offusquée, c’est tout le contraire de l’espoir. C’est plutôt la déforestation, le gaspillage, les mauvaises conditions d’emploi, le travail d’enfants, l’isolement dans le matériel…

– J’ai l’impression que nous nous mentons à nous-mêmes sans nous en rendre compte, poursuivit Adam dans le même esprit. Nous travaillons toujours plus pour consommer toujours plus. Nous sommes les marionnettes d’un système économique qui nous utilise comme moyen pour arriver à sa fin! Ce n’est pas bien utile tout ça!

Jean, qui n’avait pas encore dit un mot, prit alors la parole:

– Je ne crois pas que ce soit l’utile que l’on doit chercher, mais plutôt le sens. À mes yeux, le sens de la vie ou de Noël ou de l’école, c’est le dépassement de soi. C’est un engagement à être présent à cet appel d’un lendemain qu’on espère meilleur…

La cloche sonna annonçant le début des vacances. Les mots de la discussion résonnaient encore dans la tête de Mme Ferrer qui était restée seule dans sa classe. Ces discussions la rendaient toujours fière et lui donnaient espoir. Elle était convaincue que des jeunes qui pensent deviennent des adultes réfléchis.

Antonio, pour sa part, était enchanté du résultat de sa présentation. Il était plus que jamais convaincu que le sens de sa vie tournait autour de la recherche de ce qui est Vrai et Bien. Ainsi avait-il l’intention d’être plus présent pour ses proches pendant les vacances et que ce serait ça son Noël à lui.