Les absents sont mes présents

Serge ComeauChroniques

Aujourd’hui, j’espère terminer la préparation des messes de Noël. C’est pour moi l’essentiel de la fête. Il y a la crèche vivante à répéter. Les monitions à rédiger. Les prières à méditer. Quelques aménagements à peaufiner.

Pendant mes premières années de ministère, en préparant Noël, je pensais à tous ces gens que j’allais revoir avec joie le soir du 24 décembre à l’église. Il y avait les fidèles de chaque dimanche. À ceux-ci s’ajoutait beaucoup de monde: des visiteurs, des étudiants en vacances, des paroissiens qui sont là pour les moments marquants, etc.

Je pensais à ces gens en me disant que dans mon homélie de Noël, il devait y avoir quelque chose à méditer pour tous. Chacun devait pouvoir repartir avec une étoile pour l’éclairer. Je m’efforçais de préparer des célébrations ayant la capacité de rejoindre le vécu de plusieurs.

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Ces dernières années, en préparant les messes de Noël, je pense de plus en plus à ceux qui ne sont pas là. Qui ne sont plus là. Parce qu’on a beau dire qu’il y a encore beaucoup de monde à la messe de Noël, le nombre diminue chaque année. Là où on remplissait trois fois l’église il y a une quinzaine d’années, on peine à la remplir une seule fois de nos jours.

La messe de Noël implique de ma part la conscience de l’absence de certains des miens. J’y pense avec tristesse, mais toujours avec espérance. Je ne peux pas me rassembler sans penser aux gens de ma paroisse qui, baptisés eux aussi et donc convoqués eux aussi, ne seront pas là demain soir.

Ces gens là aussi me sont confiés. Ils font partie de ma prière. De ma vie. De mes joies et de mes tourments. J’ose croire que l’Église fait encore partie de leur vie. C’est encore moi qui les accompagne lors d’un deuil. C’est aussi vers moi qu’ils se tournent lors d’événements.

Mais plusieurs ne viennent plus à la messe de Noël. Pour quelle raison ne sont-ils pas là? Certains sont empêchés par la maladie, par le travail, par le service ou les déplacements à l’extérieur. D’autres sont épuisés par les préparatifs. Ils se sont dépensés pour faire vivre un Noël inoubliable aux leurs ou aux plus pauvres.

Il y a ceux qui, sans s’en rendre compte, se sont laissés griser par la culture commerciale de Noël. Ils sont devenus indifférents à sa dimension religieuse et ne voient pas la nécessité de passer une heure de cette veillée précieuse dans une église. De plus en plus de gens ne seront pas là parce que leur famille a préparé un réveillon et qu’ils ne veulent pas «leur faire ça», c’est-à-dire leur fausser compagnie. Ils viendront à la messe au matin de Noël ou quelque part entre Noël et le jour de l’an.

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Mais il y a plus.

Il y a en a qui sont mal à l’aise dans leur foi… ou mal à l’aise dans notre foi. Parfois en raison d’un contre-témoignage, plusieurs ont cessé la pratique liturgique. Beaucoup l’ont fait presque sans s’en rendre compte: sans faire de bruit, presque sur la pointe des pieds, ils ont quitté. D’autres y ont réfléchi et ont choisi de prendre un recul.

Parmi eux, il y a des gens qui ont été déçus par l’Église. Certains blessés et meurtris. Ils ont gardé une certaine foi en Dieu. Mais ils ne peuvent entrer dans une église pour trouver la paix de Noël. C’est même le contraire: ils vivent de l’amertume, du ressentiment, de la colère lors d’un office religieux. Ils ont été brisés par certains d’entre nous.

Plusieurs ont le désir sincère de revenir un jour, mais ils sentent que quelque chose est cassé entre eux et l’Église. Un lien de confiance brisé fait souffrir. Leur blessure me fait mal à moi aussi. Je ne cherche pas d’arguments pour faire revenir ceux qui ne peuvent le faire.

Pour ceux qui veulent, j’ai simplement une invitation sortie tout droit du mystère de Noël: si Dieu avait attendu un monde idéal pour venir, il ne serait jamais venu habiter parmi nous. En envoyant son Fils, Dieu a consenti à ce monde tel qu’il est. Il est entré dans une situation concrète, ambivalente et paradoxale. C’est à partir de cela qu’Il a choisi de faire du neuf. C’est ainsi qu’on entre dans une église. Dans l’Église aussi!

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Il y aura des absents à la messe de Noël demain soir. Des gens qui choisissent de ne pas y être. D’autres qui voudraient y être, mais qui ne peuvent tout simplement pas. Plusieurs ne seront pas là, physiquement, mais je vais les apporter avec moi. Dans la crèche que je vais monter dans ma tête et dans mon cœur, il y aura tous ces gens que j’aime.

Mon Église, c’est beaucoup plus que l’assemblée célébrante à la messe demain soir. C’est aussi celle qui souffre à travers ses membres agressés et blessés. C’est aussi celle qui a retroussé ses manches pour préparer des paniers de Noël cette semaine. C’est aussi celle qui soigne et accompagne les malades.

De cette Église souffrante, militante et compatissante qui est mienne, il y aura beaucoup d’absents à la messe de Noël. Ils font aussi partie du trésor de ma vie. Leur désir de guérir et de faire le bien réconforte mon cœur. Ces absents sont (aussi!) mes présents de Noël!