Grisaille

Serge ComeauChroniques

Janvier! Le mois des contrastes. Janvier a les plus belles conditions pour mettre en valeur le soleil resplendissant dans le ciel bleu et sur les étendues de neige. Il nous offre aussi les plus belles tempêtes de neige. Mais entre ces extrêmes…

Il y a la grisaille. Lorsque ce n’est pas ensoleillé. Ni la tempête. Le temps est gris. Comme samedi dernier, alors qu’on attendait un cocktail de précipitations. C’était gris. Trop menaçant pour s’aventurer pour une journée de plein air. Trop beau pour rester confiner chez-soi. Une journée où la grisaille nous grise nous-mêmes ne sachant plus quoi faire.

Pendant ce premier mois de l’année, il y a aussi la grisaille de la fin de l’après-midi. Entre 17 et 18 heures, ce n’est plus le jour, et ce n’est pas encore la nuit. C’est l’heure grise de janvier. En décembre, pas d’ambiguïté: à partir de 16h30, c’est la nuit. On peut allumer des chandelles lors du souper et leur lumière brille. En janvier, la lumière du soleil couchant éclipse la beauté des flammes des bougies jusqu’à 18h.

Au cours de l’année, il y a de ces jours qui nous font attendre le dégagement ou la tempête. Aussi des heures qui nous font dire que ce n’est plus le jour, et pas encore la nuit. Il fait gris. Nous devons vivre avec. Au cours de nos vies, il y a aussi de ces heures et de ces jours gris. Il faut les apprivoiser et savoir aussi vivre avec.

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J’ai repris récemment la lecture des mémoires de Lech Walesa. Il écrit: «Enfant, je ne connaissais que deux couleurs: le noir et le blanc. Les nuances intermédiaires m’étaient inconnues (…) Arrive un temps où il faut trancher: “Ceci est le bien, ceci est le mal.” Les valeurs essentielles ne supportent pas le flou. En revanche, lorsque vient le moment de l’application pratique, le gris doit apparaître. Il faut l’accepter comme un compromis, parfois choisir le “moindre mal”. Ce qui compte, c’est l’être humain.»

Il y a un certain inconfort à être dans le gris. C’est tellement plus simple lorsqu’on peut distinguer clairement entre le bien et le mal. Mais souvent, lorsqu’il s’agit de choix pratiques et particuliers, la connaissance des principes généraux et la fixation d’idéaux ne suffisent pas. Chacun est renvoyé à sa conscience pour trouver la vérité et la rectitude pratique.

S’habituer au gris, c’est parfois une condition de mieux-être. Parfois même de sainteté. Lorsque les maîtres de sagesse disent que la vertu se situe dans le juste milieu, c’est souvent dans un camaïeu de gris sur le spectre des couleurs. On peut intégrer l’enseignement du pape François lorsqu’il s’agit de discerner ce qui est bon pour soi: «En croyant que tout est blanc ou noir, nous fermons parfois le chemin de la grâce et de la croissance, et nous décourageons des cheminements de sanctification» (AL, 305).

Souvent, nous faisons des petits choix grisâtres. C’est normal. C’est sain et saint! Cela ne doit pas nous faire franchir la limite de nos idéaux, la frontière qui sépare le bien du mal. Il faut éviter que nos choix grisâtres virent immanquablement au noir. Ou que la grisaille amène forcément une tempête.

Cette semaine…

Réveillé avec la grisaille du matin de janvier. Avant l’heure qui nous fait distinguer clairement entre la nuit et le jour, il y a cette période où nos yeux s’habituent à la clarté. Cette grisaille arrive de plus en plus tôt… déjà!

Cherché avec une autre personne ce qu’il convient de faire dans une situation précise. Comprendre et juger les situations exceptionnelles n’implique pas d’occulter l’idéal, mais de trouver ce qui est juste et chercher comment l’accomplir.

Trouvé opportun de reprendre ici la pensée de Thomas d’Aquin, à une semaine de sa fête. Il disait que «plus on aborde les choses particulières, plus on rencontre de défaillances (…). La vérité ou la rectitude pratique n’est pas la même pour tous dans les applications particulières, mais uniquement dans les principes généraux.»

Remarqué que le gris est le nouveau noir. C’est la couleur tendance. On nous conseille de peindre nos murs gris. Pour Noël, j’ai reçu un chandail gris. Les produits électroménagers et électroniques virent aussi au gris. Est-ce le reflet de notre époque?

Réjoui de pouvoir apprécier l’héritage du Père Pops, le Bon Dieu dans la rue, grâce aux reportages suite à son décès. Il a poursuivi avec brio le travail dévoué auprès des plus pauvres d’entre les pauvres commencé en Nouvelle-France en 1737 par les sœurs… grises!