Le jeu de Molly: une femme et son péché

Patrice CôtéChroniques

Après avoir collaboré dans l’ombre à certaines des oeuvres les plus intelligentes du nouveau millénaire, le vétéran Aaron Sorkin fait à ses débuts à titre de réalisateur dans Le jeu de Molly. Si le film est typiquement sorkinien, ce n’est pas le cinéaste qui vole la vedette, mais bien la comédienne Jessica Chastain.

Le nom de Aaron Sorkin vous dit probablement quelque chose. Mais à moins d’être un cinéphile extrêmemement averti, les chances que vous puissiez associer Sorkin a une oeuvre en particulier sont probablement très faibles.

Sachez simplement qu’il a rédigé le scénario de deux des meilleurs films-vérité depuis 2010 (Moneyball et The Social Network) et qu’il a produit les excellentes séries The West Wing et The News Room.

Avec Le jeu de Molly, Sorkin fait avec le poker ce qu’il a réussi à faire avec le baseball (Moneyball) et Facebook (The Social Network): prendre un concept familier et le mettre dans un contexte beaucoup plus large et complexe.

Il en résulte un film – «inspiré d’une histoire vraie» – long et extrêmement technique, qui aborde une foule de thèmes contemporains, dont le plus marquant est celui des femmes qui réussissent à se démarquer dans un monde dominé par les hommes.

Poker et justice

Molly Bloom (Chastain) est une skieuse acrobatique élite. Alors qu’elle tente de se qualifier pour les Jeux olympiques de Salt Lake City, elle est victime d’une grave chute.

Déterminée à découvrir qui elle est en dehors du sport, Molly prend un congé d’étude et emménage à Los Angeles.

Sa vie change du tout au tout quand elle obtient le mandat d’organiser les parties de poker hebdomadaires de son patron – un répugnant entrepreneur immobilier sans talent.

Molly découvre alors avec stupéfaction que certains des hommes les plus riches de la ville sont de la partie. Et qu’ils misent sans compter.

La jeune femme ayant la fibre entrepreunariale, elle transformera ses petites parties entre amis en gigantesque happening secret auquel tout LA veut participer.

Le rêve tournera au cauchemar quand un des gros joueurs de Molly sera arrêté pour fraude. Il videra alors son sac sur l’entreprise de Molly, qui sera à son tour arrêtée par le FBI.

Ce que Molly a fait n’a pourtant rien d’illégal. Mais, à son insu, la mafia russe a intégré son cercle et y a blanchi de l’argent.

La justice américaine donnera alors un choix très simple à Molly: elle doit dévoiler tout ce qu’elle sait sur tous ses clients (mafieux ou non)… ou passer beaucoup de temps en prison.

Une femme de caractère

Jessica Chastain est une des figures de proue du mouvement d’émancipation des femmes à Hollywood. Sur Twitter, elle plaide depuis longtemps pour une plus grande place des femmes aux postes de produtrices et de réalisatrices. Elle a aussi été très vocale dans mouvement #MeToo.

C’est donc extrêmement rafraîchissant de la voir dans le rôle principal de Le jeu de Molly, un film totalement anticonformiste qui met en scène une femme d’une force et d’une confiance hors norme.

Une femme qui tient en respect les hommes les plus puissants de New York et de Los Angeles.

Une femme qui, pour des questions de principe, tient tête au FBI et au Département américain de la justice.

Le message est aussi fort qu’il est d’actualité. Et pour cette seule raison, Le jeu de Molly est une oeuvre d’une influence grandissime.

Mais le film d’Aaron Sorkin est aussi beaucoup plus que ça.

Comme les oeuvres précédemment citées, c’est une analyse sociale qui dispose de plusieurs niveaux – même si sa conclusion est un peu trop hollywoodienne.

C’est à la fois un drame psychologique qui théorise sur les motivations qui ont poussé une ancienne athlète à vouloir assouvir sa soif de contrôle sur les hommes et une thèse fort intéressante sur la gravité relative des soi-disant pêchés de Molly.

Évidemment, un tel film ne s’adresse pas à tout le monde. En fait, pour dire vrai, c’est un film compliqué. Entre jargons juridiques poussés et les références techniques de poker, il est facile de se sentir largué.

Un faible prix à payer s’il vous permet de voir une Jessica Chastain dans ce qui est probablement la meilleure performance de sa carrière. Ses échanges teintés de sarcasme avec son avocat (interprété par le cruellement sous-estimé Idris Elba) sont absolument fantastiques.

Étrangement, Sorkin semble obsédé par les atouts physiques de la sculpturale Chastain – pour parler autrement, disons qu’il a un gros faible pour les décolletés plongeants, les faux cils, le maquillage abusif et les talons hauts.

Pourtant, c’est avec sa prestance qui suggère l’autorité, son sourire énigmatique et son esprit excessivement aiguisé que Molly impose et obtient le respect.

Difficile de ne pas y voir la vengeance ultime d’une comédienne qui, comme Molly, réussit grâce à son talent plutôt qu’à son physique.

FICHE TECHNIQUE: LE JEU DE MOLLY

  • Version originale: Molly’s Game
  • Genre: drame biographique
  • Budget: non dévoilé
  • Durée: 140 minutes
  • Une production des studios: Entertainment One et STX Entertainment
  • Réalisateur: Aaron Sorkin
  • Scénario: Aaron Sorkin, adapté du livre de Molly Bloom
  • Avec: Jessica Chastain, Idris Elba, Kevin Costner et Michael Cera
  • Partage l’ADN de: Erin Brokovich (2000), Shade (2003) et L’éveil d’un champion (2006).
  • On aime: La compléxité du scénario et la force de caractère de Molly
  • On aime moins: la longueur et la technicalité de l’oeuvre
  • ÉVALUATION (sur 5)
    • Scénario:  3
    • Qualités visuelles:  3
    • Jeu des comédiens:  4
    • Originalité:  4
    • Divertissement:  3
  • Total: 17 sur 25

Le c.v. d’Aaron Sorkin

Au cinéma:

  • Molly’s Game (2017) – réalisateur
  • Steve Jobs (2015) – scénariste
  • Moneyball (2011) – scénariste
  • The Social Network (2010) – scénariste
  • Charlie Wilson’s War (2010) – scénariste
  • Des hommes d’honneur (1992) – scénariste

À la télévision:

  • The West Wing (1999-2003) – producteur
  • The News Room (2012-14) – producteur
  • Sports Night (1998-2000) – producteur