Le Post: quand Steven Spielberg prend le parti des journaux

Patrice CôtéChroniques

Que ce soit en Acadie ou ailleurs, il est beaucoup question ces temps-ci de la légitimité et des défis des médias écrits. Dans Le Post, Steven Spielberg aborde ces épineuses questions… en nous ramenant dans les années 1970. Le résultat est à la fois inspirant et passionnant. Mais il est surtout percutant et drôlement d’actualité.

Nous sommes en 1971. Les forces américaines sont déployées depuis 16 ans au Vietnam du Sud, sans véritables progrès.

La nation est profondément meurtrie de voir ses fils mourir dans une guerre dont elle peine à saisir les enjeux.

C’est alors que le New York Times publie une série d’articles fracassants issus de rapports top secret du département de la Défense.

En gros, même si les analystes du Pentagon jugeaient que la guerre était perdue d’avance, les présidents successifs et leurs généraux se sont entêtés à combattre au Vietnam. Une guerre dans laquelle plus de 200 000 Américains ont perdu la vie.

Évidemment, le président Nixon n’acceptera pas que des secrets militaires soient partagés dans les journaux – d’autant plus que lesdits secrets le font très mal paraître.

Il menace donc le Times de poursuite s’il ne met pas fin sur-le-champ à sa série d’articles appelée The Pentagon Papers.

Pendant ce temps, le concurrent du Times, le Washington Post, refuse de rester les bras croisés. Un de ses journalistes met à son tour la main sur les documents compromettants.

Le personnel de la salle de rédaction, le rédacteur en chef en tête (Tom Hanks), tient mordicus à publier de nouvelles révélations issues des documents.

De leur côté, les avocats et les bailleurs de fonds du journal sont convaincus qu’une publication entraînera des poursuites et d’importantes pertes financières.

Il en revient donc à Kay Graham (Merryl Streep, brillante comme toujours), l’anxieuse propriétaire du journal, de trancher la question.

Oeuvre en deux temps

Salué par la critique depuis sa sortie limitée et en nomination pour deux Oscars (meilleur film et meilleure comédienne – Streep), Le Post est un film d’une grande qualité.

C’est la première fois que Hanks, Streep et Spielberg travaillent ensemble et le résultat est à la hauteur des attentes.

C’est toutefois une oeuvre en deux temps.

Le premier acte est politique, financier et juridique. On y est transporté dans les coulisses de la guerre et de Wall Street. Et il faut faire  la connaissance de nombreux personnages en plus d’assimiler leurs fonctions. Bref, c’est un peu long et une bonne dose de motivation est nécessaire pour ne pas sombrer dans l’ennui.

En ce sens, ce premier acte ressemble beaucoup à une oeuvre précédente de Spielberg, le verbeux Lincoln (2012).

Le film prend toutefois réellement son élan dans la deuxième heure.

Si des oeuvres cultes comme Les hommes du président (1976) et Spotlight (2015) mettaient l’accent sur le travail des journalistes pour débusquer un scandale – le Watergate dans le premier cas et les prêtres pédophiles de Boston dans le second – Le Post traite davantage des grands principes du journalisme et de la justice.

Qu’est-ce qui prévaut: le droit du public à l’information ou le pouvoir du président de mener une guerre sans que des décisions «stratégiques» se retrouvent étaler au grand jour?

Et est-ce qu’une entreprise de presse peut se permettre d’ébruiter un scandale si celui-ci met sa survie ainsi que le gagne-pain de ses centaines d’employés en péril?

Grâce à une caméra agressive et une brillante trame sonore de John Williams, Spielberg parvient à transformer en véritable suspense ces deux dilemmes éthiques. Il faut le faire!

Des messages forts

Je lisais cette semaine que, quand il a lu le scénario de Le Post, Spielberg a senti l’urgence de l’adapter au cinéma. Il a même mis certains projets sur la glace pour se faire.

Et il est facile de comprendre pourquoi.

Quarante-sept ans après le scandale des Pentagon Papers, le gouvernement américain se retrouve dirigé par un autre égocentrique qui n’a aucun respect pour le rôle des médias.

Difficile de ne pas faire de parallèle avec le despote Trump quand le cinéaste reproduit des enregistrements troublants dans lesquels Nixon déverse son venin sur la presse et invoque son droit de diriger sans rendre de comptes…

Reste que son message le plus percutant, Spielberg le passe à l’endroit du rôle des médias.

À une époque où certains croient qu’il est possible de s’informer sans entreprises de presse, le réalisateur démontre, sans la moindre équivoque, que les journaux ont un rôle vital à jouer dans la démocratie.

Facebook, Netflix, YouTube et Google ont leurs avantages, c’est indéniable.

Mais, comme Le Post le rappelle, la liberté de presse est au service du peuple, et non des élus, des riches et des puissants. Et que si les journaux ne demandent pas aux élus, aux riches et aux puissants de rendre des comptes, qui le fera? Facebook? Netflix? Google?

Il n’y a probablement que la ministre Mélanie Joly pour croire à de telles sornettes.

FICHE TECHNIQUE: LE POST

  • Version originale: The Post
  • Genre: drame biographique
  • Budget: estimé à 50 millions $
  • Durée: 116 minutes
  • Une production des studios: Amblin Entertainment et DreamWorks
  • Réalisateur: Steven Spielberg
  • Scénario: Liz Hannah et Josh Singer
  • Avec: Meryl Streep et Tom Hanks
  • Partage l’ADN de: Les hommes du président (1976), Lincoln (2012) et Spotlight (2015)
  • On aime: Le message sur l’importance des médias, les analogies avec Trump et le jeu de Merryl Streep
  • On aime moins: La première heure, beaucoup trop verbeuse.
  • ÉVALUATION (sur 5)
    • Scénario:   4
    • Qualités visuelles:      5
    • Jeu des comédiens:      5
    • Originalité:   4
    • Divertissement:  4
    • Total: 22 sur 25