Islamophobie: le mot qui fait peur

Vous avez peut-être tiqué en lisant le titre de la chronique. Oh! pas grand-chose, à peine un cillement. Peut-être comme un point d’interrogation qui est venu se fixer sur votre conscience. Islamophobie?

Islamophobie. C’est un mot trouble, troublant. C’est un mot énervant. Épeurant. C’est un mot mal à l’aise dans la bouche.

Partout on entend qu’il faut combattre l’islamophobie. Des âmes bien nées avancent même qu’il faut l’interdire. Être contre l’islamophobie, c’est donner le signal qu’on est ouvert d’esprit, qu’on accepte l’autre dans sa différence. Sauf «l’autre» qui ne pense pas comme nous, évidemment.

Être contre l’islamophobie, c’est être du bon bord. Du bord de l’opinion publique. Du bord des médias qui répandent la bonne nouvelle. Du bord des leaders d’opinion qui sont du côté de la vertu.

Et pour bien s’assurer que tout le monde a compris de quel bord il fallait être pour bien paraître, mille astuces médiatiques sont mises de l’avant pour amener tout un chacun à se prononcer sur la question: toé, té tu pour ou bedon té tu conte?

Ça me rappelle l’époque féerique où pour se défendre d’être homophobes, les gens disaient: ben non, chu pas t’homophobe, mon coiffeur est tapette!

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Islamophobie. Qu’est-ce que peut bien vouloir dire ce mot qui nous rend si nerveux?

Même le premier ministre Trudeau s’est posé la question, lundi soir, lors de la commémoration de la tuerie de Québec. «Pourquoi le mot islamophobie nous met mal à l’aise?, a-t-il demandé. On a tous peur parfois. Nous avons peur de l’inconnu, de l’étranger. Il faut passer au-delà de cela, mes amis, pour reconnaître nos propres faiblesses en tant que Québécois, en tant que Canadiens. Pourquoi ça dérange?»

La question mérite d’être posée pour l’Acadie également. Bien que je doive reconnaître que malgré le fait qu’au fil des ans j’aie subi ou été témoin de de scènes disgracieuses en Acadie portant atteinte à la dignité des personnes, soit pour cause d’orientation sexuelle, ou d’origine ethnique, ou de caractéristiques physiques, j’ai quand même toujours senti en Acadie une réelle ouverture d’esprit face à l’Autre. L’Autre sous toutes ses apparences.

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Islamophobie. Le mot qui fait peur. Le mot qu’on n’aime pas entendre, qu’on n’aime pas prononcer. Pire qu’un mot cochon, c’est devenu un mot tabou. C’est le nouveau tabou du 21e siècle.

Mais qu’est-ce que c’est précisément l’islamophobie?

Le mot a beau être entré dans notre vocabulaire social par la porte d’en arrière pour mieux venir s’installer en empereur dans le salon, le mot reste toujours difficile à définir. En fait, il y a plusieurs définitions possibles.

La première, la plus littérale, c’est la peur de l’islam. Phobie veut dire peur.

Oui, certaines personnes ont peur de l’islam parce que les terroristes de Daesh invoquent cette religion pour commettre leurs exactions barbares. Ce qu’ils ignorent pourtant, ces braves gens, c’est que les terroristes de Daesh n’en ont strictement rien à cirer d’Allah et de l’islam.

Et, vu qu’on en parle, ce serait temps que nos gouvernements cessent de prendre des gants blancs quand ils parlent de Daesh, supposément pour ne pas offenser les musulmans, comme si les gouvernements eux-mêmes voulaient coûte que coûte maintenir un lien entre ces barbares et l’islam.

Bref, vu qu’on en parle, il serait temps que nos gouvernements combattent et jugent sans état d’âme ces bandits sans état d’âme.

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Ça, c’était pour la première définition du mot islamophobie.

Mais, étant donné que le mot a été repris par une multitude de personnes, de groupes et d’institutions pour toutes sortes de raisons qui souvent n’ont rien à voir avec le mot, il a fini, ce pauvre mot, par avoir des définitions aussi variables que la météo.

Ainsi, pour plusieurs, islamophobie ne veut plus dire la peur de l’islam mais la haine des musulmans! Méchant écart sémantique!

C’est ce qu’on appelle instrumentaliser un mot. On en fait un instrument dont on se sert pour défendre des choses qui par principe n’ont pas grand-chose à voir avec ce mot. Par exemple, quand on s’en sert pour faire taire les grandes gueules qui questionnent les politiques d’immigration, ou celles qui s’inquiètent des accommodements exagérés demandés par des musulmans pratiquants.

Tu questionnes légitimement la capacité de l’État d’accueillir 25 000 réfugiés syriens? Islamophobie! Honte à toi!

Dans ce contexte, comment exercer une raison critique en face de l’État, de nos gouvernements, de leurs politiques? Comment devenir, être et demeurer un citoyen informé, éclairé, conscient, si les critiques citoyennes sont passées au crible moralisateur du mot islamophobie?

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Islamophobie. Un mot qui polarise. Il y a d’un côté ceux qui sont contre l’islamophobie et de l’autre, les méchants. Les pas bons, les pas fins, les ignorants. Ou les nonos, comme l’a souligné Justin Trudeau à Québec, lundi soir.

Curieusement, je devine, d’un côté comme de l’autre, des esprits mal éclairés. Ignorant, pour la grande majorité des pour et des contre, d’où vient l’islam, quelle est son histoire, quelles sont ses caractéristiques.

Quand je dis à des gens que pour commencer à comprendre ce qui se passe aujourd’hui dans le monde arabo-musulman, on doit au minimum savoir que l’islam se divise en deux grands pans: les chiites et les sunnites, souvent ils sont étonnés. Et quand je précise que c’est un peu comme le protestantisme et le catholicisme pour les chrétiens, là, je sens un déclic.

Et quand je précise que ces deux clans musulmans se livrent à une véritable guerre politico-religieuse entre eux, là, mes interlocuteurs ouvrent encore plus grand les yeux.

J’aimerais bien que les médias nous offrent des émissions intelligentes où l’on nous informerait vraiment sur cette religion. Pour que non seulement on cesse d’avoir des préjugés à son égard, mais qu’on saisisse tout ce qu’elle a de commun avec le message chrétien qui sert de trame de fond à notre société qui se prétend laïque.

Ensuite, on saurait mieux faire la part des choses entre ce qui est faux et ce qui est vrai quand il est question d’islam. Et on pourrait enfin se débarrasser du mot qui fait peur.

Han, Madame?