Les patates du combattant

Je faisais tranquillement le marché, je voulais des patates. Je vois des sacs de 10 livres de patates rouges en spécial à deux dollars.

Mais dix livres de patates, cela me semblait beaucoup. Oh, on ne les perd pas, mais à la fin elles sont passablement ratatinées. Mais un peu contrainte par le spécial à deux dollars, je déposai presque à contrecœur un sac dans mon panier.

Quelques pas plus loin, au bout de l’allée, je tombe face aux toutes petites patates, en sachet de plastique, à trois dollars le paquet d’une livre et demi (ça fait du bien de se « laisser aller » à parler en livres, c’est comme se retrouver entre nous). Elles sont vraiment mignonnes ces petites patates, qui roulent partout, mais qu’on n’a pas besoin de peler et qui cuisent en un rien de temps. Ce sont mes préférées.

Le calcul est simple: j’avais le choix entre un sac de 10 livres de patates, à deux dollars, ou deux sachets de petites perles rousses, trois livres au total, pour six dollars. Pour le même six dollars, j’aurais pu acheter 30 livres de patates, c’est-à-dire trois sacs de 10 livres.

Il m’a fallu y réfléchir, mais j’ai fini par prendre les deux petits sacs à trois dollars chacun. Je n’allais pas me priver de ce petit plaisir. Cela fait partie des dépenses discrétionnaires d’une maisonnée, là où on peut encore se permettre de préférer une chose à une autre. Mais la marge discrétionnaire est en train de rétrécir. Pour bien des gens, il n’y a déjà plus de marge.

De retour à la maison, je trouve dans la boîte aux lettres une enveloppe beige du gouvernement. Après avoir rangé les provisions, je m’attarde à la paperasse et découvre un formulaire à remplir et à retourner au gouvernement si je veux recevoir la pension de Sécurité de la vieillesse.

Chez-nous, recevoir «le chèque des vieux» est une étape aussi marquante que décrocher son diplôme de 12e année, ne trouvez-vous pas?

C’est un peu comme avoir réussi le parcours du combattant… et cela permet de choisir nos patates plus longtemps.