Deux vies remplies d’amour

Serge ComeauChroniques

Après une tempête de neige, nous sommes plusieurs à regarder à travers la fenêtre le paysage renouvelé par la nature. Les riverains contemplent des étendues de blancheur à perte de vue face. D’autres admirent les nuages de neiges déposés sur les branches des arbres. Chacun a son portrait!

Chez moi à Beresford, c’est toujours la même scène. En regardant à travers la fenêtre, je vois mes voisins d’en face en train de pelleter leur cour qui est leur terrain de jeu hivernal. Ils sont fidèles à ce rituel comme en amour! Cela est éreintant pour eux. Émouvant pour moi. À chaque tempête, la neige remplit leur cour comme l’amour remplit leur maison. Et ils s’en servent pour se rapprocher. Savent-ils la valeur de leur témoignage?

Avant de vivre ensemble, Léon et Denise ont vécu des unions qui ont porté leurs fruits. Lui, il a été marié 25 ans et a eu deux garçons. Elle, mariée 28 ans a eu deux garçons. Après avoir vécu la séparation, ils choisissent de donner une autre chance à l’amour. Ça m’émeut toujours des gens qui, après avoir été déçu en amour, trouvent la force de recommencer.

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C’est au centre de ressourcement qu’ils se sont rencontrés. Denise avait été invitée pour une fin de semaine «Joie de vivre» (pour gens séparés). Elle hésitait et ne voulait pas vraiment y aller; elle n’avait plus de voiture. La responsable insiste et ira elle-même la chercher. Arrivée au centre, elle rencontre Léon qui vit péniblement l’épreuve de sa séparation et l’ennui qui s’ensuit. Denise cherche à le réconforter. Au moment du départ, elle lui laisse son numéro de téléphone en lui disant qu’il pouvait la joindre s’il avait besoin de parler.

Leur histoire commence par un appel qui vient quelques jours plus tard. Et par le soutien mutuel. D’abord, Denise va trouver auprès de Léon un soutien financier dont elle avait besoin. Ensuite, c’est lui qui aura besoin de son aide. En les écoutant parler, je me demande «qui aide qui» et «qui a vraiment besoin de l’autre» dans ce couple. Ça varie selon les saisons.

Au cours de leur premier printemps ensemble, leur vie connaît un tournant imprévu. Léon quitte sa maison pour l’hôpital de Bathurst. Il doit subir une opération bénigne à l’intestin. Il sort le pas léger, la conscience habitée d’une légère inquiétude (normale et légitime). Pour effectuer la chirurgie, l’anesthésiste procède à l’épidural. Et ce qui n’arrive qu’en de rares circonstances exceptionnelles se passe: Léon est paralysé.

Ce 29 avril 1999 a tout changé dans leur vie. Léon sera paraplégique pour le reste de ses jours. Lorsqu’il revient chez lui quelques semaines plus tard, c’est en fauteuil roulant. Dans une maison qui n’est pas adaptée pour un paraplégique.

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Denise met sa compassion à l’œuvre. Ne pouvant pas entrer dans la salle de bains avec sa fauteuil roulant, elle doit le laver dans son lit et voir à ses besoins primaires (manger, boire, se mouvoir, etc.). Après quelques semaines, certains de ses proches vont lui conseiller de partir: elle n’a pas à passer le reste de sa vie avec un homme devenu paraplégique. En plus, c’est un homme qu’elle fréquente depuis à peine un an.

Elle se dit qu’elle ne peut pas le laisser dans cette condition, qu’elle va essayer et rester tant qu’elle pourra. Elle a la conviction que c’est ce qu’elle doit faire. Et ça dure depuis 20 ans. Aider une personne ayant besoin d’une assistance permanente, c’est facile pour quelques jours. Mais lorsque cette aide se prolonge dans le temps, ce dévouement est exemplaire.

Pas un jour ne passe sans que Léon lui dise son appréciation: «Sans elle, c’est certain que je ne serais plus ici. C’est elle qui m’a donné la force d’accepter et qui continue de m’aider.» L’entraide est le ciment qui unit ce couple.

Avec sérénité et sagesse, Denise dira «Si ça n’avait pas été cette épreuve, ç’aurait été autre chose. On est heureux ensemble parce qu’on s’aide l’un l’autre. Il est courageux!» Et lui de répondre: «C’est elle qui est courageuse!»

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Aujourd’hui, ils trouvent difficile de ne pas pouvoir aller là où ils voudraient. Beaucoup d’endroits ne sont pas accessibles pour Léon. Récemment, il s’est rendu compte qu’il a moins d’équilibre: «Je perds souvent le ballant. La dernière fois que je suis tombé, j’étais seul et les policiers ont dû venir me replacer dans ma chaise.» Il a moins d’équilibre, mais dans leur vie à deux, pas de doute: c’est équilibré!

Pendant toute l’écriture de cette chronique, ils sont là, devant moi. De l’autre côté de la fenêtre, dans leur cour, en train de pelleter. Dans quelques semaines, Léon va préparer ses semis dans sa galerie et l’été durant, ils seront dans leur jardin à l’arrière de la maison. Je les verrai moins: le jardin deviendra leur nouveau terrain de jeu.

À travers la fenêtre, je les admire en me disant qu’ils ont raison d’avoir rempli leur maison de tant d’amour. Toujours, lorsqu’il y a un vide dans nos vies, il faut le remplir d’amour. Bonne Saint-Valentin!