Un valentin pour Roxann

Bonne Saint-Valentin, amoureux lecteurs zé lectrices aimées! Qu’une pluie de tites flèches de Cupidon transperce votre bonheur aujourd’hui! Perso, en ma qualité de célibataire irrédentiste, j’ai surtout hâte à demain: le chocolat sera en solde partout! Yéé!

On dit que la Saint-Valentin est la fête des amoureux. C’est plutôt la fête des célibataires. Sinon à quoi ça sert d’envoyer Cupidon lancer des flèches à gauche et à droite? Il me semble évident que ce sont les célibataires qu’il vise, non?

Bon, on n’en fera pas tout un plat, ni même une fondue au chocolat. D’autant plus que des esprits malins ont trouvé une parade idéale à ce vol de destinataires en affirmant que la Saint-Valentin est en réalité la fête de l’Amour.

Voilà! La fête de l’Amour. Ça fait beaucoup de sens.

Notez que l’expression «faire du sens» est un calque de l’anglais, donc un anglicisme, et qu’il faut lui préférer des expressions telles que «c’est logique, c’est une bonne idée».

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Si j’ai fait cette digression sur la qualité de notre langue écrite et parlée, délaissant sans remords Cupidon et le chocolat aux cerises, c’est que je veux réagir moderato aux propos d’une ancienne présidente de la fédération étudiante de l’Université de Moncton, Roxann Guerrette, doctorante en stage à Marseille, qui a déclenché un tsunami de commentaires dans les médias sociaux en publiant sur sa page Facebook un court texte affirmant: «J’ai honte de ma langue».

Oh la la, elle s’en est pris plein la tronche, la démone!

Le journal a fait écho à cette publication. Une grande partie des commentaires suscités par son texte en avaient surtout contre le fait qu’elle confessait avoir honte.

De là, plusieurs n’ont pas hésité à faire un saut quantique vers l’histoire tragique de l’Acadie et sa survivance. D’autres s’en prenaient aux Français qui ne nous comprennent pas. Quelques-uns, aux méchants séparatistes du Québec. Les plus «inclusifs» lui ont suggéré de rester en France…

Plusieurs, en revanche, exprimaient beaucoup de fierté d’être Acadiens, évoquant la richesse des régionalismes, des accents, de la culture. Quelques «right fiers» ébaubis, ces éternels fanfarons sympathiques, se sont même glissés dans cette cacophonie. On les salue!

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Encore une fois, j’ai été frappé par la confusion que beaucoup de gens entretiennent entre la langue française, la langue acadienne, le franglais, les accents et les registres de langue.

La langue, c’est le poulet. L’accent, ce sont les fines herbes qu’on rajoute au fricot. Le registre de langue, c’est la recette de grand-maman. Le franglais, c’est une roche tombée dans la marmite.

Cela dit, pour rester dans l’esprit de la Saint-Valentin, ce qui m’a le plus impressionné dans toute cette histoire, c’est l’amour qu’un vaste contingent de commentateurs disaient éprouver pour la langue française, ou si vous préférez: la langue acadienne. Et leur conviction qu’on peut s’améliorer.

Franchement, j’étais ébahi et fier de constater que malgré toutes les tortures que l’on peut faire subir à la langue acadienne, il se trouve quand même autant d’amoureux de cette langue.

Certes, dans ces commentaires comme dans la vraie vie, ils sont encore trop nombreux ceux qui amalgament langue acadienne et franglais.

Répétons-le: la langue acadienne est la langue française telle que parlée par les Acadiens, et le franglais est une sorte de dialecte reflétant les effets d’une promiscuité politique équivoque entre une langue française soumise et une langue anglaise dominante.

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Mais j’ai quand même vu s’infiltrer un rayon de lumière dans les lézardes de cette énième algarade publique sur la langue.

C’est pourquoi, même si les réactions à chaud de tant et tant d’Acadiens qui se vexent de toute critique à l’égard de la qualité de leur langue dénotent un manque de confiance en soi qui peut s’expliquer de plusieurs façons, l’idée semble faire son chemin que la survie de la langue acadienne passe d’abord et avant tout par les Acadiens et que c’est par l’éducation qu’on peut y parvenir.

Et l’éducation, ça ne commence pas à l’école, ça commence à la maison.

Les critiques de l’ancienne présidente de la FÉÉCUM ont été formulées plutôt gauchement, j’en conviens, mais j’admire le cran de cette jeune femme qui reconnaît ses propres lacunes et conclut sa publication en invitant les gens qui ne seraient pas de son avis à «fai[r]e lumière sur mon ignorance que le français en Acadie c’est une perte de temps».

Nonobstant son parcours linguistique personnel que je ne connais pas, force est de reconnaître qu’elle en est quand même à faire un doctorat, dont ce stage en France fait partie, et que c’est bien grâce au système d’éducation de la province qu’elle a pu développer suffisamment d’habiletés langagières pour lui permettre d’aller perfectionner ses connaissances en français sous d’autres cieux.

Elle démontre une évidence: on peut toujours s’améliorer. Ne lésinons pas sur la tautologie, l’heure est trop grave!

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Suffirait maintenant que les francophones du Niou-Brunswick se lancent collectivement le défi d’améliorer aussi leurs habiletés langagières pour que la langue acadienne bourgeonne et fleurisse encore plus, et encore mieux.

Oui, rien n’est impossible, tant et aussi longtemps qu’on ne se cache pas derrière des poncifs apologétiques pour masquer une médiocrité glorifiée autant qu’une fatigue réelle face à une langue envahissante.

Je fais cette affirmation avec une confiance un brin téméraire, car je suis «démenti» par des spécialistes de la langue qui soutiennent exactement le contraire. Ils ont des statistiques; moi, j’ai des antennes.

Bizarrement, leur expertise n’a toujours pas mis fin à l’assimilation et, bizarrement toujours, ces spécialistes n’utilisent jamais le franglais ou le chiac pour nous présenter leurs superbes théories. Le plus comique, c’est qu’ils s’en remettent toujours à cette bonne vieille langue française de nos aïeux pour nous expliquer tout ça…

Le défi que nous avons, c’est simplement de révéler jusqu’à quel point on l’aime cette langue aussi belle que patrimoniale quand elle se dévoile sans complexe. Avec ses accents français, acadiens, brayons ou québécois. Quand elle s’exprime un mot français à la fois.

Ah! l’Amour! Han, Madame?