La question de l’heure

Les manifestations tenues samedi dernier dans plusieurs grandes villes américaines pour le contrôle des armes à feu rappelaient celles contre la guerre du Vietnam, au tournant des années 1960-1970: des masses de jeunes brandissant un idéal tout neuf au nez d’une société endormie dans l’indifférence.

Est-ce que toute cette énergie dépensée samedi servira à quelque chose? On voudrait pouvoir répondre «oui» sans hésitation. Elle sensibilisera sans aucun doute nombre de femmes et d’hommes de bonne volonté à la nécessité de resserrer le contrôle des armes à feu. Elle les sensibilisera d’autant plus que les tueries sont de plus en plus fréquentes aux États-Unis.

Mais avant que ne change profondément la mentalité pro-armes des Américains, les poules auront des dents! Pensons-y: très souvent, même ceux qui se disent contre les armes à feu en possèdent!

L’arme à feu aux États-Unis relève du fétichisme. C’est un genre de Viagra psychologique. (Le mot psychopathologique serait peut-être plus approprié?) Bien sûr, les ti-coqs de village, les ti-bums de ruelles, les ti-caïds de quartiers louches en sont fous. Un revolver pointé vers un innocent terrifié par un pleutre qui fait dans son froc, c’est impressionnant.

Si ce n’était que ça, ce serait déjà un moindre mal. Mais il ne s’agit plus de revolvers, il s’agit de fusils semi-automatiques AR-15 et dérivés, capables de faucher une classe d’étudiants en un éclair.

***

Comment désarmer un peuple aux tendances belliqueuses? Surtout quand une bonne partie des politiciens de droite encaissent sans remords les millions offerts par un puissant lobby comme celui de la National Rifle Association?

Si on cherche à transformer cette situation désastreuse en une situation plus harmonieuse, et qu’on souhaite passer par la conscientisation en douceur, on en a pour plus d’une génération. Prévoir au moins 25 ans de meurtres quotidiens et de tueries de masse.

Si on veut faire vite, user d’autorité, de coercition, on risque d’allumer des tonnes de mèches et de provoquer une guerre civile.

J’en arrive lentement à la conclusion que personne ne trouvera la réponse à ces questions. Il n’y a pas de solution! C’est comme une énigme sans fin, tourbillonnant sur elle-même, dans une sorte de vide astral.

***

Cela dit, c’est quand même assez particulier, cette soudaine révolte des jeunes. Il y eut des massacres dans d’autres écoles, sans qu’ils ne provoquent un tel ras-le-bol et une telle colère, capables de tout emporter, comme un tsunami.

Mais à entendre, samedi au micro, les jeunes de l’école secondaire de Parkland, en Floride, là où 14 élèves et 3 professeurs sont décédés lors de la fusillade de la Saint-Valentin, on ne pouvait qu’être fasciné par l’aplomb, la rigueur, la conviction des jeunes porte-parole de l’école. Décidément, c’est une pépinière de leaders, cette école!

C’est extrêmement édifiant de constater qu’en un peu plus d’un mois, ces témoins et victimes de l’assassin aient retrouvé autant de poigne, et que plutôt que d’apparaître comme des victimes émotionnellement handicapées, ces jeunes aient fait preuve d’un cran et d’une résilience à toute épreuve.

Est-ce que cette colère, si bien canalisée aujourd’hui, pourra durer indéfiniment? Difficile d’y répondre, mais l’important c’est qu’elle perdure jusqu’aux élections sénatoriales et législatives de novembre prochain, afin de favoriser la reprise du pouvoir par les démocrates, beaucoup plus ouverts aux réformes que propose la jeunesse.

***

Néanmoins, ce ne serait pas la première fois qu’après une colère subite, tout se dégonfle. Souvenons-nous du mouvement Occupy Wall Street semant une jolie pagaille aux accents romantiques dans plusieurs villes, tenant en alerte dirigeants politiques, corps policiers et médias subjugués. Où sont ces «occupants» aujourd’hui qui juraient que tout allait désormais changer?

Je me demande parfois si le mouvement #metoo ne connaîtra pas le même sort. La colère est évidemment un bon agent de mobilisation, mais c’est après, quand la poussière de la colère est retombée, que commence le vrai travail. Souvent dans l’anonymat, dans le silence, loin des projecteurs et des micros.

On pourrait croire que la solidarité humaine ne manque jamais d’adjuvant pour se manifester, surtout si l’on croit en cet homme intrinsèquement bon de Jean-Jacques Rousseau. Il serait donc logique que ces grands mouvements de masse fassent éclore de grands mouvements sociaux, de grands mouvements d’idées.

Mais force est de reconnaître que ça ne fonctionne pas souvent comme ça. Sitôt la crise passée, la vie reprend ses droits. Le quotidien, les imprévus, les factures, les projets, le boulot, tout cela nous accapare sans pitié et sans merci. Et les causes nobles, les trucs sociaux à grand déploiement, l’envie de refaire le monde, de partager son idéal, tout cela retrouve sa niche au grenier des illusions perdues.

***

Certains jours, comme ce matin, toutes ces questions m’apparaissent si titanesques, si terriblement puissantes, que j’ai presque le tournis juste à y penser. Juste à tenter de cerner minimalement le contour flou de ces questions.

Mais les enjeux ne sont pas toujours aussi dramatiques.

Par exemple, tandis que les jeunes de l’école Parkland parviennent à capter l’attention du monde entier et à faire entendre leur voix «pré-électorale», je lis dans un journal québécois que des jeunes filles d’une école secondaire de Québec lancent une campagne contre le code vestimentaire des écoles secondaires publiques parce que, selon elles, les codes plus restrictifs contribuent finalement à l’hypersexualisation, «car le fait de cacher le ventre et les jambes, ça les sexualise encore plus!», dixit l’une d’elles.

Bizarrement, ce raisonnement, pour peu qu’on s’y arrête, n’est pas dénué d’intelligence. Autre pays, autres mœurs. Autre école, autre combat…

***

Dans l’état kaléidoscopique du monde actuel, il devient de plus en plus difficile de se reconnaître dans le fatras de modèles socio-culturels qui s’offrent à nous. L’humanité ne sait plus où donner de la tête.

Le choc des valeurs qui ont défini notre passé et celles qui préfigurent notre avenir maintient la planète dans un état de transe. Est-ce qu’on avance ou qu’on recule? C’est la question de l’heure.

Han, Madame?