Hosanna, mes cocos!

IL est ressuscité! J’ai vu ça sur l’internet. «IL», c’est Jésus, c’est le Christ, c’est le Messie, c’est le Fils de Dieu lui-même. Bref, appelez-le comme vous voulez, mais une chose est claire: ce n’est pas n’importe qui!

Ne ressuscite pas qui veut. La preuve: personne d’autre ne l’a réussi, officiellement, à ce jour. Pour ressusciter, nous, humbles mortels, devrons attendre la fin du monde, la Parousie, c’est-à-dire le retour du Christ glorieux censé revenir juger les vivants et les morts.

Ce sera un peu comme le triage quand on va à l’urgence: les vrais malades d’un bord, et les malades imaginaires de l’autre.

Pâques est la solennité la plus importante du calendrier chrétien. Et Dieu sait s’il faut faire acte de foi pour croire aux mystères qu’on célèbre dans ce calendrier! Une jeune vierge donne naissance à un enfant? Y a rien là. Un enfant-Dieu en plus? Pas grave, on rajoute un étage sur le gâteau de noces!

Mais à côté de la Résurrection, tout cela, c’est de la petite bière. Car la Résurrection dépasse en splendeur et en inconcevabilité tout ce que l’esprit humain peut se figurer.

Imaginez: un mort RESSUSCITE!

Hier, pfittt!, il n’est plus et aujourd’hui, pouf!, il réapparaît.

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Ce mystère départage les chrétiens entre ceux qui croient en cette résurrection, qui croient qu’elle est possible, qui croient qu’elle a eu lieu, et ceux qui, pour toutes sortes de raison, ne peuvent pas se résoudre à le croire.

Ernest Renan, célèbre historien et philologue français, très croyant, a publié en 1863 une magnifique et scandaleuse Vie de Jésus où il exprimait exactement les mêmes réticences à (être obligé de) croire dans le surnaturel pour mieux cerner le divin, alors que le message de Jésus, qui nous incite à l’amour du prochain et à l’amour de Dieu, peut très bien être reçu sans recourir à tout ce débordement surnaturel.

Les ultramontains du temps n’ont vraiment pas aimé ça! Ils se sont tellement fait aller le gorgoton que le livre est devenu un best-seller!

Certes, la foi est une «chose» sérieuse. Mais le discernement critique ne lui enlève rien. Il rend la foi plus ardente.

Et la foi n’exclut pas l’humour. Saint Thomas Moore disait: «Seigneur, donne-moi l’humour pour que je tire quelque bonheur de cette vie et en fasse profiter les autres.» Bingo!

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Parfois, je regrette de ne pas avoir cette foi qu’on appelait jadis la foi du charbonnier. Ou, plutôt, je regrette que ma foi n’aille pas jusque-là. Je me suis longtemps demandé pourquoi; j’ai avancé mille explications dans ma quête spirituelle, et j’en suis arrivé à la conclusion que c’est ma conscience qui me bloque devant un tel mystère. Orgueil ou ignorance?

Je suis donc agnostique. Il faut faire la différence entre l’agnostique et l’athée. L’athée ne croit pas en Dieu, car il est convaincu de «savoir» que Dieu n’existe pas. Alors que l’agnostique, lui, il doute, tout simplement. Il ne sait pas.

Ma consolation «spirituelle», c’est que Dieu, s’il existe, comprend ma peur de croire, qu’il comprend mon doute, et qu’il ne m’en tiendra pas rigueur.

Il n’y a rien de singulier dans ce questionnement. Le doute n’est pas un mal. Il peut même être salutaire. Il n’exclut pas la spiritualité. Il induit, au contraire, à la méditation.

Et s’il y a une journée dans le calendrier liturgique chrétien où la question de la foi salvatrice et celle du doute salutaire sont mises de l’avant, c’est bien lors de la fête de Pâques. Pour les croyants, c’est la journée ou jamais de croire; et pour les agnostiques, c’est la journée ou jamais de douter! Tout le monde y trouve son compte!

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L’écrivain Emmanuel Carrère a publié en 2014 un très beau récit, intitulé Le Royaume, où il décrit les tribulations spirituelles dans lesquelles l’a plongé son long et difficile questionnement à l’égard de sa foi.

Il a perdu la foi, l’a retrouvée, l’a questionnée, l’a reperdue. Une sorte de danse des tourments dans laquelle je me reconnais, à l’instar de millions d’agnostiques. Surtout en cette période si trouble et si alarmante où l’on a l’impression que l’humanité, imbue d’un syncrétisme techno-païen, piaffe d’impatience devant une éternité virtuelle qui bogue, tel un ordinateur atteint d’un virus.

Entre-temps, les églises sont vides. Faut-il les remplir à coup de «marketing spirituel»? Non! Elles se rempliront à nouveau d’elles-mêmes lorsque l’Église aura résolu ses propres contradictions et ses propres paradoxes. Lorsque l’Église entendra la clameur des hommes et des femmes de bonne volonté attendant sur le parvis un signe de bienvenue et un geste de fraternité authentique.

Hosanna!, pis ouvrez les portes, joual vert!

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Le concile Vatican II n’est pas terminé. Il n’a pas donné tous les fruits qu’on en espérait. Benoît XVI l’avait compris, affirmant, le soir de son élection, assumer la papauté comme «un humble ouvrier dans la Vigne du Seigneur».

Le pape François s’y emploie aussi, humblement, fermement, avec discernement, même si les embûches ne manquent pas. En particulier dans le cénacle d’une Curie qui tient mordicus à ses antiques pouvoirs et ses vieilles dentelles.

Ce pape humaniste a lui-même dénoncé cet obscurantisme dans son fameux florilège des maladies de la Curie, en décembre 2014, dénonçant la pétrification spirituelle, l’Alzheimer spirituel, la schizophrénie existentielle, l’indifférence aux autres, le visage lugubre… de ses membres.

Et ce n’est pas un obscur écrivaillon de province qui pose ce diagnostic: ce sont les mots du pape!

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On comprend très bien maintenant pourquoi Luther, un grand théologien du 16e siècle, a si vigoureusement affronté une Église qui avait perdu ses repères, comme on l’entend souvent aujourd’hui au sujet des jeunes.

Mais ce n’est pas d’un nouveau Luther dont l’Église a besoin: c’est d’une nouvelle lumière, celle qui saura éclairer l’avenir en balayant large, en montrant que cet amour du Christ dont elle se dit le porte-voix n’est pas qu’une imposture doublement millénariste, mais bel et bien le signe tangible d’un salut possible. Parole d’agnostique.

Han, Madame?