Insupportable pays(age)

Je les remarquai immédiatement. Tout frappait en même temps: leur laideur (à la fois blêmes et criardes), leur dimension, leur langue anglaise seulement, leur quantité.

J’eus le temps d’en compter cinq ou six. Déjà, cela donnait mal au cœur. De quoi désespérer, franchement. Que l’on n’ait encore si peu de vraie fierté et de jugement après tant d’années de luttes et de revendications acadiennes, cela m’atterre!

Notre cerveau est un amortisseur de choc puissant. Je n’avais déjà plus cet étalement de notre propre médiocrité à l’esprit quand nous prîmes le chemin du retour.

Et vlan! Elles étaient là aussi au retour, allant dans l’autre sens, toutes aussi nombreuses et écoeurantes. Non, je ne ménage pas mes mots, je les vomis, comme dirait Gérald LeBlanc.

Entre Moncton et Shédiac, par l’autoroute 15, en arrivant près de Shédiac, puis en quittant Shédiac par la même route, elles sont là, ressortant du paysage sans aucune gêne, d’immenses affiches annonçant tantôt un motel, tantôt un garage, la plupart sans un mot de français… vraiment!

Et c’est à ce moment-là, en quittant Shédiac pour revenir à Moncton, que les mots m’ont sorti de la bouche: «Ça y est, je déménage.»

Non, je ne suis pas, ne peux pas, ne veux pas… être de ce pays(age)-là.

Cela m’amène sur la même ligne de pensée et la même intensité de crise que Roxanne Guérette: voir que l’on met autant d’énergie à conserver le français pour si peu de résultats tangibles, concluants. (Roxanne Guérette constate, en France, l’écart, disons la faiblesse, de son français par rapport à la norme là-bas.)

Je crains qu’il faille donner raison à l’historien et patriote acadien, Léon Thériault, qui, au cours de décennies d’enseignement à l’Université de Moncton, a constaté une nette perte de vigueur dans la capacité des jeunes à s’exprimer en français. Cette réalité semble sur le point de nous porter ombrage sérieusement.

Aux portes de la belle saison, quelle image désolante ces affiches donnent de l’Acadie vivante, tant aux visiteurs qu’aux bailleurs de fonds de notre chère «francophonie».