Revenir à bon port

Le premier ministre Justin Trudeau a la bougeotte ces jours-ci. Jeudi dernier, il s’envolait pour Lima, puis revenait dimanche en catastrophe à Ottawa afin de régler une chicane de pipeline, repartait en France s’adresser lundi aux Français à l’Assemblée nationale, d’où il décollait hier soir pour la capitale du Royaume-Uni où l’attend aujourd’hui sa Mama Jesté.

En France, il en profitera pour serrer bien des pinces. Entre autres, celle de Michaëlle Jean, ci-devant mini-Reine du Canada propulsée au siège de Secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie, à Paris, où son style princier, ses dépenses somptuaires et sa gestion mollassonne n’ont rien fait pour améliorer sa cote déficiente auprès de certains chefs d’État de l’Afrique francophone, même si d’aucuns ne se privent guère de faire étalage d’une opulence de roitelets magouilleurs en parfaite contradiction avec la misère et les desiderata démocratiques de leurs peuples.

Qu’à cela ne tienne, et sans doute pour tordre le cou aux méchantes rumeurs visant à éjecter la Secrétaire générale de son siège, lors du Sommet de la Francophonie prévu en Arménie l’automne prochain, Justin Trudeau a donné sa bénédiction assortie d’une indulgence plénière à l’impénitente, «visiblement comblée», selon le toujours excellent chroniqueur Christian Rioux du Devoir.

Dans ce premier round, après l’OIF, il en profitera également pour serrer quelques pinces de l’UNESCO et de l’OCDE, question de maintenir son tonus au scrabble.

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Puis, direction l’Élysée où il sera reçu par le Président Emmanuel Macron, affichant toujours sa tête de premier de classe même si les intimidateurs se font de plus en plus nombreux autour de lui pendant les récréations de l’opinion publique.

Au programme: serrages de pinces virils, sourires exécutifs, salamalecs haut de gamme et autres courtoisies gentilhommières, avant de passer à table pour un dîner de travail avec le Président, un infatigable intellectuel qui va même jusqu’à inviter son ami canadien à travailler tout en se délectant de gourmandises françaises, bien qu’elles fassent piètre figure à côté de notre célèbre mets national, le pâté chinois, c’est bien connu.

Je souligne, en passant, qu’il n’est pas recommandé de se bourrer la fraise, même la Charlotte, en travaillant, car cela peut mener tout droit à l’épuisement professionnel.

Cela dit, je crois que le premier ministre canadien est déjà sensibilisé à la question puisque son horaire du jour indique qu’après ces travaux forcés dinatoires suivis d’un point de presse, il partira se détendre sous l’Arc de triomphe en y déposant une gerbe de fleurs sur la tombe du soldat inconnu.

Espérons que ce ne sera pas une affreuse couronne piquée de ces vilains coquelicots en plastique qu’on utilise au Canada le jour du Souvenir et que l’ambassade du Canada aura prévu une vraie couronne avec des vraies fleurs pour honorer le vrai courage d’un vrai soldat qui a donné sa vraie vie pour défendre de vraies valeurs.

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En soirée: inauguration de la nouvelle ambassade du Canada, rue du Faubourg Saint-Honoré, rien que ça, oui, ma chère! Ne s’installe pas là qui veut, car même si cette rue date du Moyen-Âge, les bâtiments qui y sont construits rivalisent d’historicité et de prestige. En revanche, on y compte peu de centres d’accueil pour les sans-abri. Un oubli, sans doute.

Avec beaucoup, beaucoup, beaucoup d’imagination, on pourrait dire que c’est l’équivalent de la rue St. George à Moncton, mais en beaucoup, beaucoup, beaucoup moins laitte.

L’un des avantages immédiats de cette nouvelle ambassade, c’est qu’elle regroupera aussi la Chancellerie canadienne et le Centre culturel canadien dans cet immeuble haussmannien. Fini le temps où fallait déplier en cachette une carte géographique pour se rendre d’un lieu canadien à l’autre à Paris!

Avantage supplémentaire: la résidence officielle des présidents de la République française est située sur la même rue, à quelques enjambées à peine. Très pratique pour aller croquer le croissant avec le président et son épouse, le matin, aux aurores, alors que Paris s’éveille, comme chantait Dutronc il y a des lustres. Gageons que ça va relancer la carrière de cette «vieille canaille» au Canada! Yéé.

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Malgré ma modestie ostentatoire, j’aurais bien aimé être invité à cette inauguration. Des coupes de champagne à gogo, des Himalaya de petits fours, de belles femmes élégantes dans leurs robes pailletées et de beaux gardiens de sécurité irrésistibles dans leurs uniformes repassés, que demander de plus, je vous le demande!

Mon carton d’invitation aura encore été malencontreusement égaré par Poste Canada.

J’aurais aussi aimé y aller pour un motif d’ordre professionnel: vérifier l’affichage à l’intérieur de l’ambassade. Facile, me direz-vous, c’est à Paris, en France, ça doit être en français.

Eh! bien, figurez-vous donc que j’ai appris que l’inauguration aura lieu dans la Gallery Room! (Oui, en anglais dans le document français du Bureau du Premier ministre!)

Je veux bien croire que le Canada ne veuille pas, et surtout ne puisse pas, rivaliser avec la Galerie des Glaces de Versailles, mais de là à baptiser Gallery Room, deux mots anglais particulièrement insignifiants, une salle sans doute de première importance dans son ambassade en France, me semble qu’il y a là quelque chose de choquant.

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Évidemment, je ne veux pas en faire une histoire. Non, car c’est un scandale qu’il faudrait pour dénoncer cette incongruité typiquement «canadian». Mais comme je n’ai pas l’intention de finir par être obligé de demander un statut de réfugié en Syrie pour cause de lèse-canadienneté-à-l’anglaise, je vais me fermer le gorlot.

De plus, ayant récemment adopté le mantra «bienveillance, bienveillance», je suis dans l’obligation morale d’atténuer mes critiques et de passer le tout au crible de la pensée positive.

Alors, disons que je me réjouis que le premier ministre se retrouve en France dans une salle baptisée à l’anglaise, ça lui aidera sans doute à ne pas oublier son anglais juste avant de rencontrer Mama Jesté Élizabeth, aujourd’hui même à Buckingham Palace, London, England, pour un échange de recettes de sandwiches aux concombres.

Comme quoi tout est bien qui finit bien. Tout ce qui compte avec la bougeotte, c’est de savoir revenir à bon port.

Han, Madame?