C’est ça qui est ça

Encore une tuerie. Au Canada, cette fois. On ne sait plus que penser devant ces horreurs à répétition. Ça nous chavire, ça nous fait peur, ça nous enrage. Ça nous brise le cœur.

Évidemment, la première question que tout le monde se pose, c’est la motivation du tueur. On pense tout de suite à un attentat terroriste fait par quelque fou d’Allah. Mais ce n’est pas toujours le cas. C’est souvent un pauvre énergumène en mal de vivre.

Toutefois, c’est quand même une petite victoire corollaire des fous d’Allah qui adorent se faire les chantres de ce type d’attentat. Bref: une sorte de fous qui servent de modèles à d’autres fous.

Déjà, lundi soir, les médias s’épanchaient sur les causes possibles de cette attaque et tentaient de tracer un portrait psychologique du tueur. Ensuite viendront des images des bouquets déposés en hommage sur les lieux du crime, et plus tard les noms et les photos des victimes. On sait par cœur le déroulement des séquences médiatiques des prochains jours.

C’est dire jusqu’à quel point, sans que l’on en soit toujours conscient, ces carnages infâmes ont fini par s’incruster dans la vie sociale. Et c’est peut-être ça le plus tragique: être obligé de vivre ensemble sous cette épée de Damoclès en faisant semblant collectivement de ne pas avoir peur.

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Chaque fois, c’est le même scénario. Chaque fois, le même baratin. Des milliers de mots pour ne pas dire la vérité.

Et la vérité, c’est que c’est notre société phoquée qui les crée ces monstres. Souvent on dira qu’il s’agit d’un «loup solitaire» afin de prendre nos distances avec le monstre et son crime; pour bien montrer qu’on n’est pas comme ça, nous autres, vu qu’on est si fin, qu’on est ben inclusif, pis qu’on est tellement tolérant.

Oui, inclusif envers ceux qui nous ressemblent. Et tolérant envers ceux qui pensent comme nous.

On patauge dans l’imposture pharisienne jusqu’aux ouïes. Mais ce que je dis là, on n’est pas censé dire ça. Donc, je me tais. Par respect pour les victimes.

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Le document du chef Higgs

Loin de moi l’idée de lancer la première ploye au chef conservateur du Niou-Brunswick, Blaine Higgs, pour son pitoyable mémoire anti-bilinguisme de 1984, publié par l’Acadie Nouvelle vendredi.

Je savais qu’il avait été sympathique au Parti COR, de sinistre mémoire. Certains se souviendront qu’au début des années 1980, ce parti canadien férocement anti-bilinguisme causait des tsunamis d’émotions politiques dans la province.

J’en garde un souvenir personnel dégueulasse. À cette époque, je travaillais à Fredericton pour faire avancer les dossiers de la francophonie provinciale. Il y avait beaucoup de tension dans l’air. Un des leaders coristes m’avait agressé verbalement, une fois de trop, dans un lieu public. Au vu du brouhaha scandaleux de son apostrophe, le cave dut m’offrir des excuses, que j’acceptai avec la grâce cinglante d’une Marie-Antoinette bénissant le bourreau qui s’apprêtait à lui trancher la tête.

Mais ma miséricorde n’étant pas infinie, quand j’entends le mot COR depuis, j’ai le réflexe du chat sauvage qui sort ses griffes.

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Je ne ferai donc pas l’apologie des anciennes lubies du chef conservateur, bien que je reconnaisse volontiers que nos préjugés et les attitudes qui en découlent peuvent évoluer dans le bon sens au fil des ans.

De plus, M. Higgs a annoncé son intention d’apprendre le français avant les prochaines élections. Grand bien lui fasse! J’ai hâte de l’entendre déclamer du Victor Hugo.

En attendant, en tant que francophone, je serais très embarrassé de me présenter aux prochaines élections sous la bannière d’un parti conservateur post-Hatfield qui entretient aujourd’hui un flou politique hystérique aussi injustifiable qu’inacceptable à l’égard des francophones de la province.

Ènoffe ize ènoffe!

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L’hebdomadaire Le Madawaska

La fermeture du journal Le Madawaska m’a donné un coup au cœur. Mon pays natal a bénéficié pendant plus de cent ans de ce journal essentiel qui aura grandement favorisé l’expression d’une singularité identitaire chez ses habitants, nourrissant leur vif sentiment d’appartenance communautaire.

Sur une note personnelle, ce journal a aussi joué un rôle déterminant dans ma vie. C’est dans ce journal que j’ai publié mes tout premiers poèmes, quand j’avais 17-18 ans, grâce à la journaliste Pierrette Verret. Elle m’a ainsi aidé à dépasser mon mal-être en me redonnant confiance en moi, et je lui en serai éternellement reconnaissant.

C’est là aussi qu’au début de ma vingtaine, du temps où j’étais animateur social controversé au CRANO, l’ancien conseil régional d’aménagement, j’ai tenu mes premières chroniques. Dans ces chroniques, j’ai tellement gueulé contre le gouvernement conservateur du temps que j’ai fini par devenir l’ami, et plus tard le conseiller, de son plus tonitruant représentant, le ministre Jean-Maurice Simard, député d’Edmundston!

Puis, arriva au journal l’inénarrable Jean Pedneault qui fit la pluie et le beau temps journalistique dans cette belle vallée du Haut-Saint-Jean pendant de nombreuses années.

Libéral et sympathique, toujours amusant et toujours amusé, Jean avait intimement capté les valeurs de l’âme madawaskayenne: ce joyeux mélange d’indépendance d’esprit, de joie de vivre et de gros bon sens qui n’hésitait pas, pour survivre, jusqu’à tout récemment du moins, à s’inventer des légendes «historiques» où l’humour créatif avait atteint un tel sommet que cela a fini par faire peur à ceux qui, d’un œil grimaçant, préfèrent contempler l’histoire au ras des pâquerettes.

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Tout cela s’éteint. Un autre pan de l’histoire madawaskayenne s’estompe sous nos yeux fatigués de fixer des écrans. Des noms, des dates, des débats, des scandales, des exploits, des manières de dire le Madawaska et de le représenter: tout cela disparaît avec ce journal.

Cet hebdo agonisait, on le sait. Plusieurs seront peinés de sa fin abrupte. Peut-être que d’aucuns se ficheront de la perte d’un autre journal français parce qu’aujourd’hui, vu qu’on est passé à l’internet, on est «bien branché». Les unités de soins intensifs aussi sont pleines de gens bien branchés.

Il reste l’Acadie Nouvelle. Le journal et ses lecteurs sauront-ils mutuellement bénéficier de cette fenêtre ouverte sur le Madawaska?

Ça fait que, c’est ça qui est ça.

Han, Madame?