Des éloizes au Madawaska

Le très beau mot «éloize», peu usité en Brayonnie, veut dire «éclair». Et le Gala des Éloizes, qui aura lieu samedi prochain à Edmundston, récompensera en grande pompe les éclairs de créativité de plusieurs artistes d’Acadie.

Pour beaucoup d’artistes, cet événement marque un jalon important dans leur démarche. Celui de voir reconnus leurs questionnements, leurs efforts et leur engagement. C’est le temps de l’espoir!
Ce Gala aura lieu au tout nouveau Centre Jean-Daigle où je compte bien me joindre à la foule qui applaudira les artistes s’étant le plus illustrés dans leur domaine au cours des deux dernières années.
Certains ont regretté qu’il n’y ait aucun artiste du Madawaska en lice cette année pour ce 20e Gala des Éloizes organisé par l’Association acadienne des artistes professionnel.le.s du Nouveau-Brunswick (AAAPNB). Effet du hasard, sans doute.

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Depuis une chronique de l’an passé, intitulée Oser nous remettre en question, dans laquelle je disais m’être senti interpellé par l’absence du Madawaska dans le spectacle Acadie Rock présenté aux FrancoFolies de Montréal, il arrive que des gens me fassent remarquer des trucs du même ordre.
Peut-être s’imagine-t-on que je passe ma vie à faire de tels décomptes. Qu’on se rassure, ce n’est pas le cas!
Ce qui demeure, toutefois, c’est le constat que je faisais dans cette chronique à l’effet que «les Madawaskayens (Brayons et Acadiens confondus) ne se sentent pas toujours reconnus pour ce qu’ils sont, ce qu’ils incarnent, ce qu’ils représentent: une pièce aussi importante, aussi essentielle que les autres de la mosaïque culturelle acadienne».
Toutefois, et c’est l’essentiel: des artistes de la région seront en performance sur scène pendant le Gala.
Pour un artiste, c’est ce qui compte le plus!

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Si je reviens sur cette question, alors que je devrais peut-être m’occuper à lancer de gigantesques bouquets de fleurs aux organisateurs de cet événement, c’est que cette histoire de représentativité régionale est significative.
Elle l’est dans la mesure où les chantres madawaskayens de l’Acadie contemporaine ont consacré beaucoup de trémolos au cours des dix dernières années à «faire avancer la cause acadienne au Madawaska», comme on dit.
Certes, les francophones du Madawaska ne s’identifient pas tous à l’Acadie de la même manière que les francophones d’autres régions acadiennes.
Je l’ai souvent rappelé dans mes chroniques: pratiquement isolés du reste du monde pendant de longues années, les Madawaskayens ont fini par se construire une histoire particulière, glanant chez les nouveaux arrivants des bouts d’identité et de culture.
Je vois un parallèle frappant entre ce récit de l’histoire madawaskayenne et la théorie de la résilience que défend si judicieusement le célèbre neuropsychiatre français Boris Cyrulnik dans ses essais, notamment Un merveilleux malheur (éd. Odile Jacob).
En quelques mots: Cyrulnik avance qu’il nous faut «reconstituer» notre histoire (affective, personnelle, sociale) par le récit, car le récit permet d’injecter du sens dans les failles de cette histoire. Et à partir du récit d’une histoire «qui se tient», on peut faire face à l’arbitraire de la vie, on peut mieux rebondir. D’où cette idée de résilience.

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Justement, on parle souvent de résilience acadienne. La résilience madawaskayenne en fait partie, même si elle s’exprime autrement.
Après l’arrivée des Acadiens, suivie par celle de populations diverses en grand nombre, les Madawaskayens n’étaient pas portés à exalter les stigmates du Grand Dérangement. Ils s’étaient installés au Madawaska justement pour ne plus être dérangés! Ni par les Français, ni par les Anglais, ni par les Américains. Tournés vers l’avenir, ils se sont reconstruits, ils ont refondé un espace vital et ils ont développé une indépendance d’esprit qui les rendait relativement heureux.
Les opposants à l’idée même de la Brayonnie, eux aussi, parlent beaucoup de la résilience. Selon eux, cette résilience se trouve miraculeusement incarnée strictement dans et par le destin acadien: déportation, pérégrinations du peuple acadien, cachette dans les bois et renaissances épisodiques. Et c’est ce modèle aux accents victimaires qu’ils ont proposé au Madawaska. Avec un succès… relatif.
L’approche «descend ton drapeau à six étoiles que je hisse mon drapeau à une étoile», n’est pas la meilleure dans la République!
Et c’est ainsi que s’est créé un grand malentendu dont on évite pieusement de parler sur la place publique.
Mais il ne faut pas confondre la piété et la pitié!

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Au Gala des Éloizes, règle générale, c’est l’ARTISTE qui est honoré à travers son œuvre. Et ces artistes sont sélectionnés par des jurys de pairs. Encore faut-il que les artistes soumettent leur candidature.
Ça m’étonnerait qu’aucun artiste du Madawaska n’ait posé sa candidature. Mais c’est possible. Peut-être que dans le contexte particulier de cette région que l’Acadie réclame comme sienne, y aurait-il lieu de s’interroger consciencieusement sur la nécessité d’une représentativité régionale?
Si le Madawaska est exclusivement acadien, faut-il impérativement développer un réflexe d’inclusion du Madawaska et de ses habitants dans toute manifestation acadienne qui prétend englober l’Acadie dans son ensemble?
NOTE: ce n’est pas une critique, c’est une question.

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Cette chronique marque mon 17e anniversaire de chroniqueur au journal. Ciel que les choses ont changé depuis ma toute première chronique! Imaginez: les tours du Wall Trade Center étaient encore debout et Facebook n’existait pas. C’était carrément une autre époque!
La vie est un courant qui nous entraîne vers on ne sait trop où, courant qu’on peut difficilement freiner. Je vois la vie comme une rivière. Comme la rivière Madawaska qui se jette, en tourbillonnant, dans le fleuve Saint-Jean.
Certains jours, la vie ressemble plutôt à un ruisseau, filet d’eau s’amusant à gazouiller entre quelques pierres. À d’autres moments, la vie est un torrent exigeant, sans concession. Il arrive aussi qu’elle se transforme en tsunami, et que ses eaux nourrices, subitement déchaînées, rageuses, débordant de violence, arrachent tout sur leur passage.
Mais revient inévitablement ce moment béni qu’on attend toujours avec impatience: celui du calme après la tempête. C’est aussi ça, l’espoir.
Je vais donc faire un tour dans mon pays natal avec l’espoir que tout sera merveilleux, comme d’habitude!
Han, Madame?