Fête des Mères

Dimanche, c’était la fête des Mères, une belle fête qui appelle à l’amour, à la joie, au partage. Mais c’est une fête dont je me sens exclu depuis plus de soixante ans. Une fête pour les autres.

Ce jour-là, il m’arrive, parfois, de me draper de mon vieux costume d’orphelin et de verser quelques larmes dans l’hommage silencieux que je rends à ma mère, Inez Rossignol, celle qui a permis que je vienne ici vous tanner une fois par semaine!

Oh! que j’envie ceux qui fêtent leurs mères bien vivantes!

***

J’en ai longtemps voulu à Dieu pour la mort de ma mère. Je le trouvais cruel d’avoir ravi cette jeune mère, maman, à l’affection… et à la turbulence… de ses enfants, deux ados et trois jeunots.

Je me disais: comment peut-on oser être le Créateur de la Vie, sous prétexte d’un Amour incommensurable sans début ni fin, pour projeter aussitôt dans les abysses de la mort une jeune famille née dans l’amour?

Comment peut-on même oser être Dieu avec pareille ignominie estampillée sur la «conscience», cette conscience fut-elle divine?

J’ai ruminé cette amertume durant plus de trente ans, jusqu’à l’arrivée de mon chat Moïse.

***

HISTOIRE DE MOÏSE

En 1988, deux mois après la fermeture du journal Le Matin, à Moncton, où je travaillais, je me suis réfugié à Montréal. Je vivais une périlleuse dépression. Je vivais la fin du monde.

Après quelques mois chez deux anges à qui j’ai fait subir un enfer, je me suis trouvé un appartement décati où j’ai emménagé comme on le fait sur un radeau de fortune.

J’allais cuver ma déréliction dans un bar ironiquement baptisé «Joie de vivre»… Un jour, en y prenant un verre avec une amie retrouvée par hasard, je lui décris mes malheurs et lui dis que ce qui me ferait du bien, ce serait d’avoir un chat.

Elle me répond que, justement, à son bureau, ils ont adopté une chatte de ruelle et qu’ils lui cherchent un foyer. Arrive donc chez moi, quelques jours plus tard, une chatte pas très belle et surtout très sauvage qui s’installe, craintive, dans l’espace vide prévu pour la cuisinière électrique. Je m’assois par terre devant elle et lui jure de m’occuper d’elle. Je l’appelle Aurore.

Ce soir-là, j’assiste à mon premier meeting AA.

***

Quelques semaines plus tard naissent dans mes mains quatre chatons tout collants et tous mignons.

Après deux mois, Aurore donne des signes de maladie grave. Je n’ai pas les moyens de la faire soigner et je me résigne à la confier à la SPA. Un des chatons a déjà trouvé preneur. Il en reste trois… comme le trio des plus jeunes de ma fratrie, dont j’étais, au décès de ma mère.

Le préposé de la SPA se présente à la maison. Je dépose la chatte dans la cage. Et là, une évidence s’impose, une épiphanie: j’allais faire la même erreur que Dieu. J’allais enlever une maman à ses petits!

Sur le champ, j’ai voulu prouver à Dieu que moi, plus magnanime que lui, je ne séparerais jamais une mère de ses enfants: j’ai donc envoyé les chatons à la SPA avec Aurore!

Aussitôt les chats partis en cage, je me suis mis à pleurer. Et plus les heures avançaient, plus je prenais conscience de l’injustice que je venais de commettre envers ces trois chatons.

J’ai pleuré toute la journée. Des larmes de colère, de frustration, de dépit, de dégoût, de honte, de peur, d’abandon, de solitude, d’échec, de rage folle. Une cruelle épiphanie.

En fin d’après-midi, épuisé de pleurer, je téléphone à ma sœur Mona pour lui raconter ma détresse et elle me répond, tout simplement: «On peut retourner à la SPA en chercher un!»

***

Et nous l’avons fait. La maman n’était plus là, en route vers l’euthanasie je crois bien, mais les trois chatons se tenaient collés-collés dans une cage. On a ouvert la cage et l’un d’eux m’a reconnu et s’est élancé vers moi. Moïse. Que j’ai appelé ainsi en souvenir de l’autre Moïse sauvé des eaux!

Et nous avons vécu presque une quinzaine d’années ensemble, une vie de pacha sur notre radeau de fortune. Moïse était le petit Rino intime que j’avais adopté après avoir tant souffert de ne pas l’avoir été moi-même suite à la mort de ma mère.

Lentement, j’ai commencé à comprendre que le geste de Dieu, jadis, n’émanait pas nécessairement d’un sentiment de cruauté, mais qu’il pouvait rayonner d’une sollicitude incompréhensible au gamin que j’étais lorsque ma mère est décédée.

Lentement, j’ai cessé d’en vouloir à Dieu. J’avais saisi que ce qui peut sembler être un mal peut aussi être un bienfait accordé à quelqu’un: Moïse m’a sauvé la vie.

Il ne me reste plus qu’à faire la même chose avec Dieu le jour où il ouvrira ma cage: m’élancer vers lui.

***

C’est une chronique particulière que je vous livre aujourd’hui. Je voulais simplement écrire sur la fête des Mères. Il y a longtemps, dans un rêve, ma mère m’a dit: «la mort, c’est comme s’arracher le nombril». Pas facile de couper le cordon.

Je ne sais pas comment longtemps je resterai au journal, ou combien de temps il me reste à vivre. Je ne crois pas être mourant, mais je me tiens toujours aux aguets.

Toutefois, ce que je sais, c’est que samedi j’aurai 68 ans, et que ce serait immature à cet âge de commencer à taire ce que je sens que je dois dire!

Et j’en profite pour souhaiter bonne fête des Mères à toutes celles qui n’ont pas été fêtées, à celles qu’on a oubliées, à celles qui auraient voulu être maman mais qui ne le peuvent pas, à celles qui le sont sans qu’on le sache, et même à celles qui ont pu l’être sans le savoir. C’est votre Fête aussi!

Bonne Fête des Mères, à toi aussi, chère Mona!

Han, Madame?