Et si c’était l’amour?

Ravissante, la mariée est apparue sur le parvis de la chapelle sous son magnifique voile de tulle grand comme la baie de Caraquet, délicatement brodé des fleurs emblématiques des pays du Commonwealth auxquelles on avait greffé un pavot de Californie en l’honneur de cette Cendrillon américaine qui unissait son destin à celui de Son Altesse Royale Henry de Galles.

J’aime les mariages royaux, les couronnements, les conclaves, les funérailles nationales, les envolées spatiales vers la lune, les grands défilés: j’en ai peu ratés depuis que je suis en âge de décider ce que je visionne à la télé.

J’y vois des séquences du grand film racontant l’Histoire de l’humanité. J’y lis le récit d’un monde qui, à l’instar de nos familles, traverse diverses étapes, tantôt banales, tantôt calamiteuses, tantôt heureuses, souvent déterminantes.

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Dans nos albums photo, il est rarissime de voir des clichés de nos chicanes de famille, de nos querelles avec des amis, de nos engueulades au travail, de nos ruptures amoureuses.

Nos albums photo racontent une histoire de notre vie, mais pas toute l’histoire de notre vie. Ils racontent l’histoire que l’on veut retenir, parce que généralement ces éléments donnent un sens positif à notre vie.

Il en est ainsi de ces grands événements qui viennent semer du merveilleux dans l’album photo de la planète. Ils ne sont pas la vie en soi. Ils ne sont pas la réalité du quotidien. Ils sont des embellies éclairant les jours de grisaille.

Pour les mauvaises nouvelles, on a le téléjournal.

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Bien sûr, les Hawaïens qui fuient les laves d’un volcan en furie, les Niou-brunswickois qui éclusent les crues du printemps, les enfants qui fouillent les dépotoirs dans certains pays pour trouver pitance, les condamnés sans justice de systèmes totalitaires, les parents désemparés par les frasques de leurs ados désorientés, les éclopés de la vie qui contemplent le vide avant de sauter, tous ces gens – et bien d’autres aussi aux prises avec le côté retors de la vie – n’auront pas eu le loisir de s’attendrir devant cette «bergère» métissée paraphant, sous les caméras du monde entier, son entrée dans un apparent conte de fées. Et je les comprends.

Je le précise à seule fin d’éviter une montée de bile inutile à ceux et celles qui n’aiment pas ces mariages royaux pour mille et une raisons, des raisons tout aussi valables que celles qui me font apprécier le spectacle. Question de perspective.

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On a beaucoup parlé de la marque personnelle que Meghan Markle aurait imprimée à ce mariage royal. N’oublions pas le sceau du beau prince Harry, le descendant le plus populaire de la famille. C’était une cérémonie sobre et conviviale, à l’image de ce qu’est devenu, après des années de révolte, cet homme porté par un engagement altruiste, comme en font foi ses activités contre les mines antipersonnel, l’aide aux enfants atteints du sida et celle aux vétérans handicapés.

Cela dit, certains commentaires exaltés entendus à la télé au sujet de ce mariage ont peut-être exagéré le rôle futur de la nouvelle duchesse. Misant sur le féminisme qu’on lui prête, on prédit déjà qu’elle changera la monarchie! Ça, c’est moins sûr.

Avoir de l’influence sur la mode royale, c’est une chose. Avoir du pouvoir sur la monarchie, c’est autre chose!

L’infortunée Diana et Sarah Ferguson ont également eu droit à de telles prophéties lorsqu’elles sont entrées dans la famille royale; et dès qu’elles firent mine d’adopter des comportements marginaux par rapport aux normes de la monarchie, elles furent ostracisées par les purs et durs de ce système asphyxiant.

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Il serait illusoire de croire qu’une personne, issue d’un monde aux antipodes de celui de la famille royale, puisse, par son seul avènement, déboulonner les mythes vermoulus et décrasser les antiques manies d’une monarchie plus que millénaire. Ce ne sont pas quelques effets de mode qui pourront la décoiffer.

Qu’on pense à la permanente de la reine! Pas un seul de ses cheveux n’a bougé depuis son couronnement!

En revanche, ce qui change, c’est le courant de modernité qu’incarnent le prince Harry et son épouse. N’ayant pas à endosser la responsabilité d’héritier du trône, le prince Harry peut se permettre plus de libertés que son frère Ti-Will en train de se pétrifier dans son rôle auprès d’une Kate Middleton plutôt conservatrice.

Rivalités médiatiques à prévoir entre les deux belles-sœurs? Je prépare le pop-corn!

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En écrivant cette chronique, je demeure éminemment conscient que la monarchie britannique a joué un rôle désastreux dans le destin du peuple acadien.

On ne va quand même pas se mettre à les aimer!, objecteront certains.

Voici: au-delà du contentieux historique particulier qui nous lie à la monarchie britannique, ce qui me fascine, c’est l’existence même du système monarchique, que ce soit celui de l’Angleterre, du Japon, de la Chine, de la Perse, des Incas, de l’Égypte ancienne, ou d’ailleurs.

Bref: le système monarchique est universel et il existe depuis toujours. Pourquoi?

Là est ma véritable interrogation. Pourquoi l’humanité cherche-t-elle, depuis la nuit des temps, à se tenir collée-serrée auprès d’un monarque comme le font les poussins réfugiés sous les plumes retroussées d’une maman poule protectrice?

Pourquoi imitons-nous, sur le mode humain, la ruche dans laquelle pond une reine-mère tandis que s’activent les abeilles butineuses, les gardiennes de la ruche, les nourrices des larves? Pourquoi l’univers au complet s’ingénie-t-il à reproduire un modèle d’insectes qu’on n’hésite pas à décrire comme étant «seulement» instinctif?

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Et la démocratie? Parlons-en. Pourquoi même la démocratie, triomphe de «l’égalitude», exige-t-elle un seul chef et des cohortes de citoyens qui obéissent, alors que nous sommes tous libres, selon la rumeur publique?

Encore: pourquoi y a-t-il, selon certains, un seul Dieu là-haut, à la fois partout et nulle part, et nous tous, ici-bas – tous frères, apparemment – accrochés à la planète par la plante des pieds?

Je ne sais pas. Mais je sais que les moments de grâce des contes de fées apaisent ces questions troublantes.

Tout cela est mystérieux. Et si c’était simplement un effet de l’amour?

Han, Madame?