La maison aux trois portes

Serge ComeauChroniques

La saison des mariages est commencée. C’est ce que je me suis dit la semaine dernière en regardant quelques extraits du mariage de Harry et Meghan. C’était beau! Solennel! Royal!

Tout ce luxe n’est pas nécessaire pour un mariage. J’en conviens. Mais il semble aussi convenable de viser à ce qu’un mariage soit le reflet de la culture des mariés. Il doit être «inculturé». Ainsi, le chant au style «gospel» afro-américain sonnait juste au mariage royal. Mais si les mariés de l’été dans ma paroisse tentent de refaire le scénario, je ne suis pas certain que le moment soit aussi magique que samedi dernier.

L’extravagance des arrangements floraux, le nombre de musiciens et les gros plans sur les invités ont pu nous faire oublier ce qui était au cœur de l’événement: l’amour entre deux jeunes qui font le pari de pouvoir s’aimer toute la vie. Cette cérémonie préparée au quart de tour a été révélatrice de notre monde où l’amour est souvent sacrifié, caché, étouffé sous des tonnes d’apparat.

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C’est l’amour que je veux célébrer cet été avec des jeunes fiancés qui continuent de nourrir mon propre engagement. Peut-être que la sobriété et la simplicité de leur mariage permettra davantage de mettre en valeur leur amour naissant. L’église ou la maison de célébration de nos mariages n’ont pas autant de portes que le château de Windsor, mais il suffit d’une seule porte pour entrer dans un lieu qui peut se transformer en château lorsqu’il est empreint d’amour.

Au début mai, j’ai repris la lecture inachevée du livre L’Épuisement (Christian Bobin, Paris: Gallimard, 2015, p. 12). Une phrase m’a porté pendant tout ce mois: «Un événement dans la vie, c’est une maison avec trois portes séparées – mourir, aimer, naître. On ne peut y entrer qu’en franchissant les trois portes simultanément, dans le même temps. C’est impossible et cela arrive».

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Aimer. C’est la porte à emprunter pour entrer dans la maison des mariés. La porte de l’amour. Non pas l’amour verbeux des paroles et des discours, mais celui qui est à l’œuvre chaque jour. Celui qui se laisse polir par le passage du temps et mûrir par le serment des cœurs. Plus qu’un sentiment, l’amour conjugal se traduit au quotidien en faisant le bien. En encourageant, en séchant des pleurs, en préparant les repas, l’amour est à l’œuvre. Il se fait chef d’œuvre!

Pour aimer ainsi, il faut mourir. Impossible d’aimer l’autre, de lui faire une place, de lui donner la première place, sans pour cela mourir. Ne serait-ce qu’à notre égoïsme. L’amour nous fait sortir de nous-mêmes, alors que la recherche de notre plaisir nous porte à nous centrer sur soi. Le plus grand amour cherche plus à aimer qu’à être aimé, à donner sans rien attendre en retour.

Lorsqu’on aime jusqu’à mourir à sa propre vie, on apprend ce que ça veut dire «naître à nouveau». En aimant, on renaît en expérimentant la noblesse et la grandeur de se donner pleinement. Sans mesure, gratuitement. Pour le seul bonheur de se donner et de servir. Cela provoque la naissance en soi d’un tel sentiment de joie. Cela permet aussi tant de naissances dans le cœur des autres.

Il a raison le poète: aimer, mourir et naître sont les trois portes qu’une même personne a placées devant la maison. Celle-ci se transforme en château pour qui choisit d’y entrer. C’est ce que je souhaite pour les mariés de Windsor, Sussex, Moncton, Beresford, Shippagan, etc. Vive les mariés!