Déjà 10 ans…

Un matin comme les autres. Devant le Centre Rhéal Cormier, une statue de bronze renvoie les éclats d’un soleil vif qui brille sur Shippagan, malgré un froid qui nous rappelle que nous ne sommes encore qu’en mai. Pendant un bref instant, cette oeuvre, pourtant figée à jamais dans ce métal insensible, semble vouloir nous parler. Elle en aurait probablement bien long à nous dire.

Il y a 10 ans – déjà 10 ans? -, Luc Bourdon nous quittait bien trop tôt. À 21 ans seulement. Il avait toute la vie devant lui. Une si belle carrière…

Comment oublier cette journée du 29 mai 2008 et celles qui ont suivi? Impossible. Un accident de moto dans un tournant de la route 113, entre Shippagan et Lamèque. Une communauté plongée dans une peine profonde. Des milliers de personnes défilant solennellement et silencieusement devant un cercueil fermé, exposé en chapelle ardente dans cet aréna qui a accueilli les premiers coups de patin de ce qui allait devenir une des plus grandes fiertés de la Péninsule acadienne.

Des funérailles à la fois sobres et touchantes, à lesquelles plusieurs vedettes de hockey ont assisté. Son meilleur ami Kristopher Letang, qui a pris une pause alors que son équipe, les Penguins de Pittsburgh, disputait la finale de la Coupe Stanley contre les Red Wings de Detroit. Carey Price, avec qui il avait remporté la médaille d’or aux Championnats mondiaux de hockey junior en 2005 en République tchèque.

La chanson qu’il avait écrite pour sa conjointe, Charlène…

Comment oublier…

Tout a été dit, semble-t-il.

Justement, devant cette statue, j’ai pensé qu’il ne fallait pas oublier. Pas ce départ si tragique, mais ce cheminement tout à fait exceptionnel. Un jeune homme qui aimait jouer au hockey par-dessus tout. Qui a surmonté des obstacles bien particuliers. Qui a gravi les échelons un à un, du hockey mineur à Shippagan à la LHJMQ – une coupe du Président et deux médailles d’or au Championnat du monde de hockey junior – jusqu’aux Canucks de Vancouver, dans la LNH. Cette LNH qu’il visait depuis tant d’années…

Un jeune homme que le destin a un peu déifié. Son histoire a été polie, les coins rudes arrondis, au point de paraître presque parfaite. Mais il aurait été le premier à refuser cette étiquette. Malgré ses grandes qualités, Luc avait certainement ses défauts. Qui n’en a pas?

À quoi aurait ressemblé sa carrière? Des rumeurs voulaient qu’il soit échangé aux Rangers de New York pendant l’été de 2008. Aurait-il aidé l’équipe à vaincre les Kings de Los Angeles en finale en 2014? Aurait-il répondu aux espoirs qu’il portait sur ses larges épaules? Serait-il devenu un solide défenseur capable de jouer dans toutes les situations de match? Aurait-il gagné la coupe Stanley? L’aurait-il amené chez lui? Chez nous?

Allez savoir…

Ce que nous savons cependant – et que nous avons seulement appris après son départ -, c’est l’immense générosité de Luc pour sa communauté et auprès des jeunes qui voulaient suivre ses traces, mais qui n’en avaient pas nécessairement les moyens. Une générosité qui s’est poursuivie pendant quelques années, grâce à une classique de golf qui portait son nom. Une générosité toujours vivante en vertu de la fondation mise sur pied peu de temps après son décès.

Oui, ça fait déjà 10 ans. Durant cette période, l’héritage de Luc Bourdon a pu continuer son petit bonhomme de chemin grâce à ses amis et à sa famille. Nous tous avons le devoir de ne pas oublier ce que ce jeune homme, en si peu de temps, a pu en donner autant à sa communauté derrière cette carapace un peu gênée.

C’est bien de se rappeler Luc Bourdon, le joueur de hockey de la LNH. Mais c’est encore mieux de se souvenir de Luc Bourdon, l’être humain. Il serait devenu une bonne personne. En fait, il l’était déjà.