Des lucioles dans l’infini

Ce fut un beau dimanche. Marché aux fleurs pour les gros géraniums joufflus et de la belle fougère ferme. Balade rue Mont-Royal pour une poignée de lunes de miel et quelques pitreries qui font rire ma belle-sœur.

Plus tard, en préparant mon souper, je me disais, repu de toute cette bonté: «Que la vie est belle! Comme les gens sont aimables!».

Je louais la bienveillance du temps qui passe, même quand elle se cache derrière des nuages crevant en larmes froides sur nos pauvres têtes humaines, pourtant si souvent éprouvées par les aléas du quotidien.

Il faut dire que je suis dans une phase particulièrement excitante de ma vie: je viens de découvrir que je crois en Dieu!

Oui. I.N.C.R.O.Y.A.B.L.E.

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Dieu est une question que plusieurs redoutent de poser. C’est compréhensible. Mais vite, je vous rassure: je n’ai pas l’intention de convertir qui que ce soit. Il ne s’agit pas de religion. Ça n’a rien à voir. On peut croire en Dieu sans adhérer à une religion particulière.

Pas de figures bibliques, donc. Pas de résurrection, d’ascension, de transfiguration ou de transsubstantiation. Pas de liturgie catholique, de dogmes, de baptêmes, de communion, de péchés mortels et de signes de croix. Je n’ai rien contre, mais ce n’est pas mon truc.

J’ai tout simplement résolu une question qui me taraudait depuis des lustres, à savoir: est-ce que oui ou non je crois en Dieu? Est-ce que oui ou non je crois que Dieu existe?

J’ai longtemps douté, espérant qu’un jour viendrait où la réponse s’imposerait d’elle-même. Ce serait oui ou non.

Et ce fut le cas. La réponse est venue.

Juste ça: je crois en Dieu. Le reste, à lui de voir.

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Ma génération a été élevée dans une religion catholique austère, pétrie de la crainte de Dieu, d’Actes de contrition, de superstitions, de génuflexions, de la honte du corps, le tout enrubanné de sermons livrés en patois de Canaan.

Objurgations, blâmes, interdictions, pénitences, ne faites pas ci, ne faites pas ça. La vie était une vallée de larmes, et la foi était le GPS pour la traverser. Sinon c’était l’enfer. D’où le ras-le-bol général contre l’Église il y a cinquante ans.

Oh, il y avait quelques belles histoires, les noces de Cana, la multiplication des pains, la femme adultère, le sermon des Béatitudes, le fils prodigue… De belles histoires pour donner assise à ce qui est encore plus banalement fondamental que toutes ces belles histoires: Dieu existe.

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Je l’ai finalement «découvert». Suffit d’ouvrir les yeux. Ceux du cœur surtout.

Et si on ne perçoit pas ça, ne le ressent pas, ou n’y croit pas, tant pis. Pas de dommages collatéraux. Ça n’enlève rien à Dieu. Ça ne change rien à la Vie. Ni même à notre propre existence, puisque le fait de croire ou de ne pas croire en Dieu n’est en rien un prérequis pour vivre!

Je crois en Dieu et bizarrement rien n’a changé.

Je me sens comme la fourmi comblée qui, sans plus, transbahute son fardeau le jour et rentre à la fourmilière au crépuscule.

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Je n’en sais pas plus que ça sur Dieu. Je ne sais pas ce qu’un Dieu mange en hiver, s’il a des sentiments ou non, s’il écoute tout ce qu’on dit, ou ce qu’il pense de notre petite civilisation permissive et pharisienne. Perverse, en somme.

J’ai simplement acquis une forme de conviction intime – intuitive?, instinctive? – que tout ce qui est, tout ce qui existe, tout ce qui vit ne peut pas être apparu comme ça, par hasard, même pas par «le plus grand» des hasards.

Il y a un ordre dans toutes les sphères de la vie et de l’univers qui ne peut pas avoir jailli du néant et du chaos comme si de rien n’était.

Et si je me trompe, pas grave. Ça ne bousculera pas le destin de l’humanité.

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Pourquoi je vous raconte tout ça? Peut-être vous posez-vous la même question! Mais comme je vous dis tout, autant y aller à fond la caisse. Aujourd’hui, j’aurais aimé vous parler directement, pour le plaisir de vous entendre aussi.

Nos voix se rejoignent quand même dans le murmure médiatique qui nous lie: j’écris en pensant à vous, attentifs lecteurs zé lectrices attentionnées, je distille ma perception dans ces mots tapés du bout des doigts sur un clavier d’ordinateur, et vous me lisez sur une feuille de papier ou sur un écran lumineux. Nous communiquons via les ondes, celles du cœur, de la tête, ou des appareils électroniques.

C’est un mystère, un beau mystère! Nous sommes si peu de chose au fond. Un agglomérat d’atomes, de molécules, d’ADN qui parvient à penser, à parler, à écrire, à lire, à communiquer.

Et qui parvient aussi à aimer! À vivre, à rire, à pleurer, à vouloir, à chercher et à trouver, à bâtir et à détruire, à espérer et, malheureusement, parfois, à désespérer.

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Nous sommes des lucioles dans l’infini. Suffit qu’un campeur céleste souhaite se débarrasser des moustiques pour que notre sort soit scellé. Et vlan! C’est fini. Écrapoutie, la luciole.

Et nous voilà alors partis pour la gloire, la gloire d’un paradis qu’il faudra partager avec tout le monde; tout genre, toute race, toute religion, tout athéisme, toute phobie de l’Autre et même tout djihadisme confondus!

Il est grand le mystère de la foi, dit-on. Eh oui! Tellement grand qu’il est préférable de ne pas poser de question, de ne pas avancer de réponse et de respecter la croyance (ou l’incroyance) de son prochain. La lumière doit jaillir du cœur.

Les juifs évitent de nommer Dieu. Les musulmans, de le représenter. Je comprends. Dieu est mystère qui doit demeurer mystère.

Il faut juste capter à la volée une étincelle de ce mystère pour sustenter sa foi, comme le colibri qui vient s’abreuver de nectar en battant des ailes sans perdre la cadence, au risque de succomber à la gravité.

Pour moi, c’est ça, croire en Dieu. Aujourd’hui, disons.

Han, Madame?