Cheval Indien: au coeur du cauchemar autochtone

Patrice CôtéChroniques

Dans un monde où les médias sociaux permettent à la haine et à l’intolérance de se propager comme une trainée de poudre, le magnifique film canadien Cheval Indien est un rappel nécessaire – et brutal – qu’il est malheureusement souvent plus facile de juger que d’aider.

Même s’il jouit généralement d’une réputation enviable sur la scène internationale, le Canada n’est pas exempt de tranches d’histoire que ses citoyens préféreraient oublier.

Celle des horribles pensionnats autochtones arrive très certainement au sommet de la liste.

Pendant des décennies, au 20e siècle, le gouvernement canadien a arraché des enfants autochtones à leur famille afin de les enrôler de force dans des écoles catholiques.

L’objectif: dépouiller ces jeunes de leur culture, de leur langue et des coutumes de leur peuple.

Il est estimé que 150 000 jeunes ont intégré le système assimilatoire. Des milliers y ont été soumis à toutes sortes de sévices et d’abus – sans compter le traumatisme d’être enfermé contre leur gré. Plus de 6000 en sont morts.

Adapté du roman de fiction de l’écrivain ojibwé Richard Wagamese, Cheval indien nous propulse en plein coeur du cauchemar des pensionnats autochtones.

On en ressort ébranlé, perturbé et ému, révolté que des élus du peuple canadien aient pu sanctionner des politiques aussi barbares pas plus tard qu’il y a cinquante, quarante et trente ans.

Il y a longtemps que je n’étais pas ressorti d’un visionnement aussi secoué.

Toutes proportions gardées, Cheval indien est l’équivalent canadien de La liste de Schindler (1993): un film bouleversant. C’est probablement aussi le film le plus important que vous verrez cette année. Ou au cours de la décennie.

Le cauchemar

Saul Indian Horse est un jeune ojibwé du nord de l’Ontario.

Pour échapper aux «hommes blancs» qui enlèvent les enfants autochtones, la famille de Saul se réfugie sur les terres ancestrales de son clan.

Malgré tout, Saul est attrapé et enfermé dans un pensionnat catholique autochtone, «une école où le seul examen est votre habileté à encaisser».

Initié au hockey à l’adolescence par un curé aux méthodes libérales, Saul échapper à son cauchemar sur la patinoire.

Les habiletés de l’adolescent ne passent pas inaperçues et Saul est adopté par le gérant d’une équipe senior de la petite ville minière de Manitouwadge, dans la toundra ontarienne.

Les exploits sportifs de Saul le mèneront jusqu’au club-école des Maple Leafs de Toronto.

Dans la Ville Reine, Saul sera accueilli avec mépris par ses adversaires, le public et même ses coéquipiers. Aura-t-il la force de caractère nécessaire pour réussir ou le fardeau de son passé finira par l’écraser?

Film coup de poing

Cheval Indien est un film coup de poing. Il n’y a pas d’autres mots.

Produit par Clint Eastwood (oui, oui, LE Clint Eastwood) et réalisé par Stephen S. Campanelli, l’oeuvre nous transporte dans un monde totalitaire que l’on croirait tiré d’un film de science-fiction.

Des enfants mis en cage, sous-alimentés, battus à la moindre erreur ou pour avoir refusé de se soumettre à la bonne volonté de l’assimilateur… De nombreuses scènes sont repoussantes et ont de quoi donner envie de vomir à n’importe quel Canadien né sous l’unifolié.

La caméra du directeur de la photographie, le Québécois Yves Bélanger (qui a notamment travaillé sur Brooklyn, Dallas Buyers Club, Wild et Lawrence Anyways) fait briller le paysage nord-ontarien. Mais plus encore: le cinéaste a le don de nous placer au coeur du drame, en nous faisant sentir que le prochain coup de ceinture pourrait nous être réservé.

Réconciliation

La beauté de l’oeuvre, c’est qu’elle va beaucoup plus loin que simplement nous montrer l’innommable quotidien des pensionnats autochtones. Le film nous fait aussi énormément réfléchir.

Réfléchir sur les rapports que nous entretenons avec les autres, surtout ceux qui nous sont différents.

Réfléchir sur les sacrifices et le boulot colossal de nos ancêtres francophones afin préserver notre langue et notre culture.

Réfléchir sur le fait que les conditions socio-économiques dans lesquelles les autochtones vivent aujourd’hui sont directement tributaires d’atrocités commises sciemment par des générations de politiciens «blancs».

À moins de l’avoir expérimenté, personne au pays ne peut comprendre ce que ces jeunes Autochtones ont vécu dans les pensionnats et à quel point leur vie – et celle de leurs descendants – en a été affectée.

À l’heure où le gouvernement canadien tente de réparer les pots cassés avec les Premières Nations – par le biais de la Commisions de vérité et réconciliation, notamment -, Cheval indien est probablement le meilleur outil qui existe afin de rapprocher «Blancs» et Autochtones.

À mon humble avis, chaque Canadien a le devoir de voir le film de Campanelli. Ne serait-ce que pour tenter de mettre fin à l’exclusion, aux préjugés et au racisme dont sont encore aujourd’hui trop souvent victimes les membres des Premières nations.

FICHE TECHNIQUE: CHEVAL INDIEN

  • Version originale: Indian Horse
  • Genre: drame historique
  • Budget: non dévoilé
  • Durée: 101 minutes
  • Une production des studios: Devonshire Productions et Screen Sirens Productions
  • Réalisateur: Stephen S. Campanelli
  • Scénario: Dennis Foon (d’un roman de Richard Wagamese)
  • Avec: Ajuawak Kapashesit et Michiel Huisman
  • Partage l’ADN de: La Liste de Schindler (1993), Maurice Richard (2005) et 42 (2013)
  • On aime: la bouleversante leçon d’histoire
  • On aime moins: que certaines scènes – nécessaires – soient difficiles
  • ÉVALUATION (sur 5)
    • Scénario: 4
    • Qualités visuelles: 4
    • Jeu des comédiens: 4
    • Originalité: 5
    • Divertissement: 4
    • Total: 21 sur 25