Grand ménage

Serge ComeauChroniques

C’est probablement un éventuel déménagement, conjugué avec la saison du printemps, qui m’incite à mettre de l’ordre dans beaucoup de choses autour de moi: mes livres, mes papiers, mes vêtements, mes chaussures, etc.

Il faut dire que je suis sensible à mon environnement de travail et de vie. Alors que certains se retrouvent dans leur «Capharnaüm» et réussissent admirablement à trouver ce dont ils ont besoin, je me sens bien dans un espace rangé où chaque chose est à sa place. Pour moi, le ménage ne fait pas seulement du bien aux murs et aux planchers, mais à mon propre intérieur.

Chez-nous, c’est le grand ménage du printemps qui annonçait le retour de la belle saison. Nous n’avions pas de chalets à ouvrir. Ni de jardins à préparer. Mais un grand ménage à faire!

J’ai des souvenirs de grands ménages comme d’autres ont des souvenirs de voyage. Il avait ses odeurs particulières: le javellisant, le citron, la peinture, le vernis. Mais aussi ses couleurs: les blancs. Blanc-perle, blanc cassé et surtout le blanc immaculé. Le ménage nourrissait aussi les discussions entre les matantes: qui allait commencer en premier? Qui allait se lancer dans la peinture? Qui allait avoir besoin d’aide?

Le grand ménage du printemps peut devenir une véritable fête. Après un hiver avec les fenêtres calfeutrées, comme il est agréable de laisser l’air frais entrer. Après des mois avec les bottes à ranger dans l’entrée, juste le fait de secouer la moquette au grand vent nous fait penser à ces jours où nous allons secouer la serviette de plage pour enlever le sable.

En plus, ce rituel printanier a quelque chose de sacré chez nous puisqu’il est affaire de famille. Ma grand-mère a gagné sa vie à faire du ménage. Dans les «camps» des Irving, dans les maisons et les foyers. Avec ses sœurs, elle avait la réputation de laver plus blanc que blanc; c’étaient les Madame Perfecta (Antonine Maillet, 2001) de leur époque au Madawaska. Ma tante Rita l’a écrit dans ses mémoires: à Notre-Dame-de-Lourdes, les filles à Ernest Cyr avaient une fierté et une renommée à préserver.

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Faire le ménage, c’est se rendre compte qu’on accumule beaucoup de choses. Et surtout qu’on consomme trop. Tant de choses qui n’ont servi qu’à quelques reprises sont maintenant obsolètes. Ou d’autres choses qu’on a achetées sans en avoir besoin.

Trop de provisions nous empêchent de vivre l’idéal de simplicité: «Les oiseaux du ciel ne font ni semailles ni moisson, ils n’amassent pas dans des greniers, et le Père céleste les nourrit. Pourquoi se faire du souci pour demain? À chaque jour suffit sa peine.» (Mt 6).

Mettre de l’ordre convie à un examen de conscience: qu’est-ce qui est nécessaire à mon bien-être et mon bonheur? Faire du ménage, c’est aussi nécessaire pour l’hygiène. Celle du corps. Et celle de l’âme. C’est un antidépresseur, une manière de cultiver le bonheur. Vivre dans une maison débarrassée du superflu, c’est éclaircir sa vie psychique.

Tout comme il est salutaire de faire le grand ménage dans la maison, il est aussi nécessaire de le faire dans notre vie intérieure. Parce qu’en nous aussi, le passage des saisons permet l’accumulation de trop de choses: des ennuis, des projets inachevés, des peurs, des regrets, etc. Tout cela est présent, sans qu’on le remarque toujours. Cela nous encombre, parfois à notre insu.

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Faire le grand ménage émotionnel, c’est obéir au devoir de s’asseoir pour identifier ce qui occupe notre esprit. Le noter dans un cahier ou sur un bout de papier permet de distinguer ce qui nous préoccupe et ce qui nous emballe. Juste le fait de l’écrire et d’y penser permet d’identifier ce qui a besoin d’être mis de côté. Le tri peut alors commencer.

Ce qui occupe nos esprits et sur lequel nous n’avons aucune prise ou influence n’a pas besoin d’être conservé. Même chose pour les projets que nous avions projetés, mais qui ne pourront se réaliser à cause d’autres choix que nous avons faits. En faisant ce tri, nous pouvons réaliser que ce qui avait été rêvé il y a quelques années est maintenant possible à cause de nouveaux moyens à notre portée.

De nos jours, il peut aussi être bon de faire le grand ménage dans notre monde virtuel. Trop de sites attirent notre attention sans nous aider à devenir meilleurs. Trop d’applications mobilisent des énergies qui pourraient être placées ailleurs. Ce ménage est constamment à faire. Presque à chaque matin. À commencer par celui-ci.

Bon ménage!