On appelle ça, la civilisation?

Justin Trudeau s’est fait élire en promettant, la main sur le cœur, des déficits mirifiques, un programme d’infrastructures pharaonique et une politique environnementale féerique… «parce qu’on est en 2015!».

Maintenant, la main dans notre portefeuille, il se complaît dans les arcanes de la même politique économique folklorique qu’il pourfendait avec une vigueur toute théâtrale en campagne électorale. Trouvez l’erreur.

Ou plutôt: trouvez l’imposture.

Car, chantre auto-proclamé de l’environnement, il n’hésite pourtant pas à acheter, à coups de milliards, le pipeline Trans Mountain de Kinder Morgan, un «investisseur frileux», pour moult raisons qui rassurent ces gros bonnets, sans se soucier des conséquences.

Mais Kinder Morgan vend justement sa bébelle parce qu’il n’y a plus de jus à extraire de son citron. Et notre gouvernement de jeannettes s’imagine pouvoir en tirer de la limonade haut de gamme!

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Les autorités politiques nous prennent pour des imbéciles. Et je finirai par perdre foi dans le genre humain.

NOUS, dans cette chronique, ça inclut toute personne de bonne volonté prête à faire confiance à l’État, aux gouvernements, aux institutions et aux syndicats.

NOUS, ici, ça comprend les citoyens et les citoyennes capables de faire la différence entre des intérêts qui les touchent directement et des intérêts qui servent surtout des gouvernements et des nantis grassement bichonnés par un État-comptable par ailleurs insensible aux réalités domestiques que vivent ces citoyens et citoyennes de bonne volonté.

NOUS: les sans-culottes des gouvernements à deux faces.

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Il faut faire rouler l’économie, dit-on. Et qui dit économie-qui-roule dit véhicules à moteur qui roulent, trains qui roulent, avions qui volent, bateaux qui naviguent.

Et bien entendu, l’économie qui roule, c’est celle de l’exploitation désastreuse des ressources fossiles pour alimenter les véhicules qui permettent à cette économie de faire vroum vroum.

Cette exploitation, qui paraît bien quand elle crée des emplois (souvent précaires…), est pourtant désastreuse: elle conduit à la destruction de la planète. Mais qui se soucie d’une planète en perdition quand l’indice boursier est à la hausse?

Quelles grosses poches se chagrinent de l’argent que vous payez à la pompe quand ce qui compte ce sont les profits qu’elles encaissent en vous le vendant, ce produit polluant?

Qui se soucie du bien commun quand le gouvernement accourt, ventre à terre, à la rescousse financière d’une multinationale dès qu’elle fait la baboune, alors qu’il laisse croupir dans la misère des gens sur les réserves, ou dans les communautés rurales déboussolées, ou dans les quartiers insalubres des grands centres urbains?

Quel gouvernement ou quelle multinationale déchire sa chemise pour une population réduite à se serrer la ceinture en comptant les quelques miettes que l’État et ses sbires financiers lui garrochent afin de s’assurer, justement, qu’il va devoir la boucler encore plus serrée cette maudite ceinture visiblement toujours trop grande?

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Pendant ce temps, dans l’est du pays, l’Acadie, toujours occupée à essayer de boucher le trou noir du chômage, et qui voit passer sous son nez un «investissement» public de plus de quatre milliards de dollars, en est réduite à supplier le gouvernement central de créer des emplois dans l’Ouest canadien pour que puissent s’y déporter d’eux-mêmes les Acadiens, accentuant ainsi la désertification démographique de ses régions et le déclin économique de sa propre province.

Quelque chose cloche en ce foutu pays prétentieux quand une petite province à l’économie chancelante doit sacrifier sa propre main-d’œuvre pour voler au secours d’une province richissime dont l’économie s’est brûlée à trop vouloir sucer le bitume de ses sables sataniques!

Après les élections, oh qu’ils sont vite oubliés les citoyens bouche-trous appelés à glisser leur bulletin de vote dans l’urne électorale! C’est bien plus gratifiant d’aller se gaver d’ego-portraits sur Bay Street, là où nagent en toute liberté ces vilains requins de la finance tant vilipendés jadis par les créditistes.

Une chose est claire: les vilains requins de la finance ne sont décidément pas une espèce en voie d’extinction! Ils sont même apprivoisés!

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L’ÂGE D’OR DE LA CRUAUTÉ?

Autre ineptie à faire dresser les cheveux sur la tête: le traitement apparemment réservé aux personnes âgées seules et sans défense dans un centre québécois d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD), selon des lanceurs d’alertes syndiqués. Où est passée la so-so-solidarité?

Pour les soins hygiéniques, incluant les bains et les couches, et pour les repas «à la cuillère», on prioriserait une certaine clientèle: les vieux qui ont de la famille, donc possiblement des visiteurs. Les autres, les vieux esseulés, les abandonnés, on les nettoiera et nourrira une autre fois.

Tout cela parce qu’on manquerait de personnel.

Le mot révulsion me vient en tête.

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Par quelle folie bureaucratique en viendrait-on à laisser mariner dans leurs souillures des personnes sans famille et sans défense alors que l’État ne cesse de se gargariser de mots médiatiques trompeurs en vogue – efficience, inclusion – pour bien montrer qu’il contrôle la situation?

Évidemment, le gouvernement québécois contrôle très bien la situation quand il alloue des milliards (les milliards ont la cote!) pour amadouer les médecins de tout acabit. Mais le «contrôle» s’évanouit dès qu’il s’agit d’allouer plus de fonds aux p’tits vieux malades qui ne disposent pas d’un vigoureux ordre corporatiste pour défendre leurs intérêts.

N’y a-t-il pas une constitution, dans ce foutu pays prétentieux (bis!), qui garantit à chaque citoyen le droit à la dignité? Y compris à ceux qui sont contre le terrorisme économique anti-écologique, ou le terrorisme domestique anti-âgiste?

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Certes, nos élus ont docilement adopté une loi sur la fin de vie pour «aider» certaines personnes à mourir. De cette manière, si les vieux et les dépossédés ne meurent pas de pollution ou d’abandon, on pourra toujours les aider, avec la bonne dose de persuasion, à monter au paradis quand même, pour accroître cette maudite «efficience» bureaucratique tant vantée par nos gouvernements sans-allure.

On pollue à qui mieux mieux. On laisse crever les vieux. On est même prêt à les aider à mourir plus vite.

Et on appelle ça, la civilisation?

Je dois y aller. Une subite envie de vomir.

Scusez, Madame.