Des alliés insoupçonnés

L’Île-du-Prince-Édouard a perdu un de ses grands hommes. Le fait qu’il ait été un de mes amis les plus chers, n’a rien à voir dans cet énoncé. Harry Baglole, dont on a célébré une vie bien remplie, lundi soir, était de ces gens qui sont tellement attachés à leur île qu’ils finissent par se fondre dans son paysage au point qu’on ne les remarque plus. Jusqu’à ce qu’ils disparaissent.

Descendant d’immigrants anglais de la région de Devon arrivés sur l’Île pour se forger un rude avenir à la force des bras, la terre était pour lui source de fierté, de patrimoine et de révérence. Il y consacra sa vie entière comme enseignant, éditeur, historien, activiste et bénévole infatigable pour les causes qui touchaient à l’histoire, à la culture, au patrimoine ainsi qu’au développement durable de l’Île-du-Prince-Édouard et à ses gens, qu’ils soient d’origine anglaise, acadienne ou noire.

Si je parle de lui, unilingue anglophone, ici dans un quotidien francophone, c’est parce que sa disparition assez subite m’a donné à réfléchir: lorsque j’ai annoncé la nouvelle à mes amis Acadiens et Acadiennes de l’Île, les réactions n’ont pas tardé.

«C’est un grand qui s’en va» a dit l’un; Georges Arsenault, historien bien connu de tous, m’a raconté avec émotion que Harry avait été le premier anglophone à lui demander la permission de publier un de ses articles pour la revue (anglophone) Island Magazine; un autre m’a expliqué que c’est grâce au cours d’histoire de l’Île, que Harry avait écrit et qui était enseigné dans toutes les écoles, qu’il avait appris à apprécier le monde qui l’entourait. Lennie Gallant a écrit un émouvant témoignage pour souligner l’importance de la contribution de Harry à la vie de l’Île.

Alors, au beau milieu de ma peine, je me suis dit que l’Acadie a parfois des alliés dont elle ne soupçonne même pas l’existence, des gens qui, sans parler le français, sans être de la communauté, en sont les plus ardents défenseurs. Parce que ces êtres d’exception ont une ouverture d’esprit, un intérêt pour l’autre et un sens aigu de la justice qui font que leurs actions transcendent leur personne et leur appartenance. Vous en connaissez sans doute. Nommez-les, fêtez-les, avant qu’ils ne s’en aillent.