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Serge ComeauChroniques

Aujourd’hui, l’Église fait mémoire du cœur immaculé de Marie. Hier, c’était la solennité du Sacré-Cœur. La dévotion aux cœurs de Jésus et Marie et grande dans notre milieu. Plusieurs statues du Sacré-Cœur se trouvent dans nos églises et même aux carrefours de nos rues. Aussi, des institutions fondatrices sont placées sous le patronage du cœur de Jésus (de l’ancienne Université à la cathédrale de Bathurst).

Cette année, je vis avec une certaine émotion ces fêtes du calendrier liturgique. Parce que ma grande paroisse porte le nom des «Saints Cœurs de Jésus+Marie». Et je me prépare à faire mes valises pour m’embarquer sur un bateau qui me fera accoster ailleurs.

Je ne suis pas seul à être bousculé dans mes habitudes. Il y a plusieurs confrères dans mon diocèse et ailleurs qui le seront. Autant que nous, il y a de nombreux paroissiens qui sont affectés par ces changements souvent nécessaires pour desservir l’ensemble des communautés.

Presqu’à chaque annonce de nominations, la question revient «Pourquoi les prêtres doivent-ils changer de paroisse?» Les jeunes et les enfants de la catéchèse qui n’ont jamais connu un changement de curé m’ont posé la question. J’ai aussi entendu la nostalgie des anciens qui se souviennent de curés quasi inamovibles qui passaient presque toute leur vie dans la même paroisse à baptiser les enfants et les petits-enfants de couples qu’il avait lui-même mariés.

Il semble injuste de se séparer alors qu’on commençait à peine à se connaître. Ayant reconnu ces brisures, il faut reconnaître qu’un changement de curé peut être une occasion de renouvellement dans une paroisse. Dans la spiritualité du prêtre diocésain, accepter une nouvelle charge dans un autre milieu, c’est un rappel qu’on bâtit l’Église avec des gens que nous n’avons pas choisis et qui ne nous ont pas choisis. C’est un appel de l’Esprit à retrouver une simplicité de vie et l’itinérance caractéristique des premiers apôtres.

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Après l’annonce des nominations, quelqu’un m’a dit «Comme ça, tu vas nous quitter». Ce n’est pas vrai! On ne quitte pas un milieu. Il y a toujours quelque chose de soi qui reste. Même si on voulait tout apporter, il y a des gens qui feront tout pour retenir des choses de soi. C’est normal. C’est peut-être bien qu’il en soit ainsi.

Lorsque je vais à Néguac ou à Caraquet, je ne traverse pas la paroisse comme je le fais ailleurs. Je peux voir des morceaux de moi qui sont restés là. Dans une maison où j’ai pleuré avec la famille. Au cimetière où j’ai marché tant de fois. Près d’un arbre qui me servait de dossier pour prier. À l’église qui a été le lieu de tous les possibles.

Des morceaux de ma vie sont restés là où j’ai étudié, travaillé et voyagé. J’aurais beau vouloir tout rapatrier, ce n’est pas possible. D’ailleurs, certains ne voudraient pas me les restituer. Il y a des souvenirs qui ne peuvent porter ce nom qu’en un lieu précis.

À cause de cela, il m’arrive de trouver que ma vie est éparpillée. Un peu de moi partout. C’est une grâce d’abandon qui peut me faire avancer avec un cœur libre et d’un pas léger. Accepter qu’il y ait des parties de moi ailleurs. Dans certains lieux et dans d’autres cœurs.

Il y a aussi des expériences qui me sont collées à la peau et dont je ne peux me séparer. Je vais les emporter avec moi. Elles font partie de ma vie. Certaines ont laissé des traces dans mon corps qui n’a plus la vigueur de ses 20 ans. D’autres sont imprimés dans ma mémoire.

Je partirai avec toutes ces expériences qui sont plus que des souvenirs: elles sont promesses de rendez-vous dans l’avenir.

Passer ainsi, d’un milieu à un autre, c’est la loi de la croissance. Une condition de survie. Comme la tortue qui transporte avec elle sa maison et sa vie, j’avance. Je passe.

Consolé avec ce passage de Bobin (encore lui!): «Dans la vie, on se nourrit les uns les autres et ensuite on se quitte. Les mères nourrissent les enfants, les enfants nourrissent les mères, et puis ils se laissent. Les amants se mangent l’âme et ensuite ils se lâchent. Manger et puis partir c’est la loi nécessaire de grandir, le mouvement légitime de toute croissance, un deuil que l’on ne peut fuir sous peine de mort.»

Tenté d’expliquer aux petits enfants de la catéchèse un changement du curé. Bientôt, ils devront dire «au revoir» à leur professeur qui leur a appris beaucoup de choses, qui les a aimés et qui a donné le meilleur de lui-même. En septembre, ils auront un nouveau professeur qui, à son tour, va tout donner pour les amener plus loin dans leurs connaissances. De la même manière, en septembre, ces enfants de ma pastorale auront de nouveaux pasteurs pour les guider.

Partagé des expériences avec un prêtre qui viendra prendre la charge pastorale ici avec d’autres. Cela me semble essentiel de créer un climat d’ouverture et de collaboration pour éviter une apocalypse paroissiale lorsqu’un curé part.

Exprimé ma gratitude aux Chevaliers de Colomb en les invitant à poursuivre avec d’autres le travail commencé. Comme dans cette chronique, j’ai parlé sur un ton personnel: «Partir, c’est aussi mourir. Mourir à certains projets qu’on n’a pas eu le temps de compléter. À d’autres qui ne se sont pas réalisés comme on l’aurait souhaité. Mourir à des relations appelées à se vivre différemment. Mourir à une pastorale spécifique à une région. Mourir en se rappelant la leçon du petit grain de blé.»

Pas vu de tortue pour voir si effectivement elle transporte sa maison avec elle. Mais j’ai vu des abeilles. Peut-être que nous sommes aussi comme les abeilles… elles se nourrissent du pollen des fleurs. C’est en faisant leur travail qu’elles se nourrissent. Et par le fait-même, elles permettent l’éclosion des fleurs. C’est beau cela: se nourrir à même son travail et à la promesse de faire fleurir. Aller à un autre endroit et être comme l’abeille: partout où elle va, elle fait son miel.