Écrire une chronique

Le mardi 12 juin 2018, le monde a pu assister à un événement historique: la rencontre au sommet du bonhomme Trump et de Kim Machin. Comme des millions d’habitants de la planète, j’ai suivi ça en croisant les doigts, parce qu’avec ces deux rigolos, on ne sait trop à quoi s’attendre.

L’événement était aussi «historique» pour une autre raison: ici, en Amérique, ce sommet tenu à Singapour le mardi 12, nous avons pu le voir la veille! Oui, le lundi 11, en soirée! On l’a quasiment vu avant qu’il n’ait lieu!

Cette forme d’anachronisme contemporain nous fait saisir à quel point l’humanité actuelle, même si elle vit sur la même planète, ne vit décidément pas toute à la même heure!

***

Et je nous épargne les différences manifestes d’époque entre Terriens contemporains: peuplades primitives des forêts tropicales, cultures régressives où la femme vaut moins qu’une chèvre, sectes religieuses où la barbarie tue au nom de Dieu.

Sans oublier cette statistique absolument aberrante avancée par Oxfam avant la rencontre de Davos, en 2017, (rapportée par le journal Les Échos), qui indique que les huit hommes les plus riches du monde «détiennent autant de richesses que la moitié la plus pauvre de la population mondiale, ce qui représente 3,6 milliards de personnes»!

Sans oublier, non plus, que si nous, ici, nous sommes en 2018, les juifs sont en 5778, les musulmans en 1439, les Chinois en 4715. Entre autres.

L’humanité contemporaine ne vit pas le Temps de la même manière, dans un même continuum. Et il y a lieu de se demander si cette perception différente du temps influe sur la perception (et le déroulement) des événements contemporains puisque les références «historiques» ne sont évidemment pas les mêmes.

***

Dans ce contexte, je crains que l’unicité humaine ne soit jamais inscrite à l’ordre du jour de la Vie.

Parfois, comme en ce moment précis, je trouve l’humanité tellement risible de s’en tenir à ces différences qui n’ont fondamentalement aucun sens, si ce n’est celui de conforter l’orgueil de l’être humain, cet animal à deux pattes qui sait parler, rire, pleurer, et exploiter son vis-à-vis, et tuer autrui.

Oui, je sais, il est aussi capable d’aimer. Aimer le pouvoir, la domination, la richesse, l’ambition, la terreur, la manipulation, la guerre.

Peut-être un jour saura-t-il tirer de cette expérience de «l’amour» la sagesse nécessaire à aimer son prochain. Universellement.

Ce sera ça, le véritable Sommet!

***

Pendant ce temps, alors qu’un chef conservateur du Niou-Brunswick promet déjà de fricoter avec les exigences linguistiques dans la fonction publique s’il est porté au pouvoir – sans même un murmure de protestation du premier ministre acadien actuel, pourtant fiduciaire de ces droits linguistiques –, je m’apprête à parler de l’écriture d’une chronique!

Je prends le risque d’écrire à contre-courant.

Écrire une chronique, c’est prendre un risque. Nul n’est jamais certain d’avoir raison. De détenir la vérité. De savoir plus et mieux. D’où le risque. Le risque de ne pas tout dire. De trop en dire. Le risque de mentir; de se mentir à soi et aux autres. Le risque de ne pas dire les choses comme on voudrait qu’elles soient entendues, interprétées, comprises.

Chaque chroniqueur a son style, son univers, ses opinions. Sa bulle, quoi! Et chacun décore sa bulle selon ses goûts.

La mienne prend souvent des allures d’auberge espagnole où je lance des «sauve qui peut!» incongrus, où je sonne l’hallali pour ameuter les consciences, où je lance des cris d’orfraie en guise de vocalises. Il m’arrive aussi d’écrire avec des gants de boxe pour donner une bonne rince à quelque préjugé tenace.

Oui, le chroniqueur doit rester aux aguets. Car un chroniqueur averti en vaut deux!

***

Écrire une chronique, c’est un privilège. Surtout que, contrairement à d’autres types de textes journalistiques, la chronique d’humeur n’interdit pas la subjectivité, les raccourcis, l’absence de références, la satire. Elle tolère même la mauvaise foi! C’est le pied!

L’essentiel, pour le chroniqueur, c’est de rester fidèle à lui-même et d’accepter d’être critiqué. Car les gens qui lisent les chroniques sont parfaitement capables de dépister le faux du vrai. Génial!

Écrire une chronique, c’est un plaisir. Ce plaisir émane du travail minutieux consistant à assembler la chronique, un mot à la fois, à la manière d’un jeu de Lego. Trouver le bon bloc, comme trouver le mot juste, la métaphore qui éclaire, l’expression qui enracine le texte dans la tête.

Trouver le mot juste, c’est le chercher. C’est essayer d’encapsuler une réflexion. Mais la pensée est comme l’anguille: tiens, elle est là, je la vois et puis, bing!, la mozusse n’est plus là, elle est ailleurs, alors que je reste planté devant mon ordi à me demander, en maugréant, pourquoi elle a pris la clé des champs. Oups, la clé du courant.

Et puis, je recommence. J’agence d’autres blocs Lego. Écrire, c’est recommencer.

***

Chaque chroniqueur a sa méthode, son rythme, ses champs sémantiques, ses lubies, ses hantises et ses repères culturels. C’est ce qui fait la force des chroniques.

Car, après l’éditorial, les chroniques d’un journal sont le reflet par excellence de son âme, de la différence entre ce journal et un autre.

En farfouillant les entrailles de la nouvelle pour en retirer ce qui est matière à réflexion, la chronique ajoute à la nouvelle un zeste d’inédit, pour ne pas dire d’interdit! C’est la marque de commerce d’un journal.

La chronique donne à la nouvelle un éclairage particulier, souvent même singulier. C’est la lampe de poche du lecteur perdu dans les ténèbres de la nouvelle.

***

Aujourd’hui, je signe ma 1100e chronique. J’assume cette chronique avec tout le sérieux d’un zouave pontifical… à cheval sur la marge! Et je remercie le journal de continuer à m’accorder sa confiance.

Je remercie également ceux et celles qui, à la rédaction, m’aident à ne pas avoir l’air trop fou ici!

Et je tiens aussi à vous exprimer, admirables lecteurs zé lectrices admirées, l’infinie gratitude que je ressens à vous savoir toujours là. MERCI!

Han, Madame?