Cohorte de milléniaux

Serge ComeauChroniques

Ils sont nés quelque part en l’an 2000. En ce mois de juin 2018, ils reçoivent leur diplôme de fin d’études secondaire. Ils sont nés alors que le temps faisait un trait d’union entre deux siècles. Ou un pont. Or, depuis l’an 2000, c’est un euphémisme de chanter que «le monde a bien changé».

Ils sont nés avant l’effondrement des tours. Avant que l’accès à l’internet soit reconnu comme un service de base. Avant la menace de voir disparaître les baleines noires. Des enjeux ont pris des proportions alarmantes: l’épuisement des ressources naturelles, le problème de l’injustice sociale alors qu’une minorité détient la majorité des ressources, les vagues de migration, etc.

Alors que certains sont menacés de sombrer dans le pessimisme, les propos d’Albert Camus au lendemain de la Seconde Guerre mondiale lancent un défi.

«Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le fera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse.»

Il est possible d’oser aller plus loin que la génération de Camus. C’est ce que je souhaite à la cohorte des finissants de cette année: ne pas défaire ce qui existe, tout en cherchant à élever l’édifice que d’autres ont commencé bien avant nous.

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En l’an 2000, quelque chose de neuf semblait commencer. Mais l’expérience montre qu’il est impossible de recommencer à zéro. Quand on prétend tout inventer à partir de rien, non seulement on se prive des énormes richesses des patrimoines historiques, mais aussi on n’a aucun vis-à-vis critique pour évaluer les nouveaux chemins qu’on prétend ouvrir. Sartre disait: «La pire illusion, c’est de prétendre se fonder soi-même».

Il y a plus de 2000 ans, les Grecs faisaient l’adéquation entre civilisation et tradition. Pour grandir comme individu et comme société, nous avons à nous enraciner dans une histoire et une culture. C’est la tradition qui donne la capacité de créer du neuf. Elle nous rend fidèle à l’avenir, à faire advenir ce qui est en germe.

Ce début de millénaire fait la promotion des valeurs d’innovation, de progrès, de liberté, d’exploration et de créativité. D’autres valeurs sont négligées: celles de durée, de transmission, de gestation, de filiation, de longues patiences, de conscience historique. Nous avons besoin de raccorder ces deux registres: innover et créer dans le respect de ce qui est déjà là. L’enracinement dans une histoire fournit un socle d’intériorité profond où peuvent se loger les ressorts les plus décisifs de nos vies.

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Cet enracinement permet d’aller loin. Plus loin qu’une simple préservation de ce qui existe. Chaque génération apporte sa pierre dans l’édification du monde. Parfois la pierre est petite. Elle peut aussi être rugueuse. Mais si elle est gardée pour soi au lieu d’être mise en place, tout l’édifice sera fragilisé un jour ou l’autre.

Chers finissants, acceptez ces marques de reconnaissance qui vous sont faites ces jours-ci. Vous en aurez besoin dans les années à venir. Dans les moments de lutte et de combats, on doit se souvenir de nos jours de réussite. Acceptez nos félicitations comme une marque de confiance: vous êtes capables d’amenez notre monde plus loin.

Il ne faut pas s’attarder sur les nœuds et les pulsions de violence qui nous habitent. Rapidement, il faut aller à l’étape essentielle: repérer les dons et les talents déposés en chacun. En les identifiant, ils peuvent devenir des pivots essentiels dans l’engagement de toute une vie au service des autres.

Mettre sa pierre pour que la terre soit un jardin habitable pour tous ouvre des chemins inespérés. On trouve plus de joie à participer à une œuvre qui nous dépasse. Lorsqu’on se préoccupe uniquement de préserver notre confort, notre sécurité et notre style de vie, les autres (dont les réfugiés) sont perçus comme une menace. On cherche à les contrôler, voire les éliminer.

À certains jours, la vie est un devoir à accomplir. Plus souvent, elle est une chance à saisir pour réaliser les rêves de bonheur qui nous transportent. Félicitations aux finissants pour les luttes qu’ils ont gagnées. Celles-ci sont une promesse pour un avenir fructueux.